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L’été des violences obstétricales (2e partie)

« L’usager est un incapable notoire, il appartient au médecin de décider ce qui est bon pour lui ». Voici ce qu’affirmait Louis Portes en 1950. Louis Porte n’était autre que le président du Conseil national de l’ordre des médecins de l’époque.

Depuis cette horrible déclaration, les choses ont bien évolué sur le plan du code déontologique. En effet, c’est en 1995 qu’on voit apparaître dans le Code de déontologie médicale, deux grands principes : le droit à l’information et la recherche du consentement éclairé.

Évolution incontestable du côté de la loi. Du côté des mentalités les choses ont-elles vraiment changé ?  Comment pouvez-vous en doutez ! me dira-t-on. Regardez aujourd’hui comment la médecine s’évertue à bien traiter ses patients. Regarder aujourd’hui on ne parle plus que de bientraitance ! On organise même des formations sur la bientraitance. Précisément le mot bientraitance me gêne, bien plus il m’horripile ! Dans bientraitance, il y a traiter. On traite bien ses domestiques, ses animaux, j’ose à peine ajouter que le mot a fait partie d’une bien sinistre expression, la traite des noirs.

L’expression révèle en réalité que les mentalités n’ont pas changé au niveau de la représentation de la relation médecin-malade. Elle exprime encore une posture surplombante du médecin à l’égard du patient. Cette surenchère de bientraitance a peut-être même une autre signification. La révolte gronde, elle s’est exprimée contre les violences obstétricales. Dame Médecine sent que son patient tend à lui échapper, il n’est plus aussi obéissant, alors elle s’est mise à courir après lui : « Regardez cher patient comme j’ai changé, voyez comme je suis bien traitante, je peux même être empathique ! Curieuse époque où l’on éprouve le besoin de mettre des mots nouveaux sur des sentiments aussi vieux que le cœur de l’homme. Bref la médecine vient de découvrir la bientraitance, il n’y a donc aucune raison pour que le patient se plaigne. Dame médecine en prétendant avoir découvert la bientraitance n’a d’ailleurs pas la moindre conscience qu’elle offense les générations précédentes de médecins qui, n’ayant pas la chance d’être formé à la bientraitance, ne pouvaient être… que maltraitants. Continuons ce dialogue fictif entre Dame médecine et le patient. J’imagine le patient consterné par les propos de Dame médecine lui répondre : « Arrêter vos simagrées, vos postures, ce qu’on demande c’est seulement qu’on ne nous prenne plus pour des gamins ».

La grande mutation que j’annonçais dans mon précédent billet, ou disons plus modestement que je pressens c’est ce que j’appelle « la sortie de l’état de minorité du patient ». Les patientes veulent parler d’égale à égale à leur obstétricien. À travers les violences obstétricales, c’est cela, in fine qu’elles revendiquent. « Sortie de l’état de minorité », cette formule, je l’ai empruntée à Kant. Dans un célèbre texte, Kant répondait à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? Pour Kant les « Lumières » se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Laissons la parole à Kant lui-même : « Il est si aisé d’être mineur ! Avec un livre qui tient lieu d’entendement, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner moi-même de la peine [1] ». Aurions-nous oublié, du côté du médecin, la leçon de Kant ? Nous l’avons oubliée parce qu’un formidable pouvoir s’est opposé à l’émancipation du patient, pouvoir dont nous n’avons pas conscience. Ce pouvoir, c’est le pouvoir médical. Il tient sa force de deux phénomènes majeurs.

Le premier phénomène, c’est ce que j’appellerais la médicalisation de l’humain. La médecine, aujourd’hui, ne s’adresse pas seulement à l’homme malade, elle s’occupe aussi de l’homme en santé.  La médecine ne se contente plus de guérir les maladies mais elle prétend de régenter les rapports physiques et moraux de l’individu et de la société où il vit. Juste un exemple. Lorsqu’en 1980, l’homosexualité classée auparavant comme pathologie mentale est retiré du DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), des millions d’individus passent du statut de malade à celui de bien portant. La médecine dit la norme et l’homme moderne se plie d’autant plus volontiers à cette norme que pour lui la santé est devenue un idéal de bonheur.

Second phénomène, l’héritage reçu par la médecine d’un formidable pouvoir, d’une portée historique beaucoup plus longue, le pouvoir pastoral. La médecine grande héritière du pouvoir pastorale disait Foucault. Qu’est-ce que cela veut dire ? Le pouvoir pastoral, c’est le pouvoir du berger à l’égard de son troupeau. C’est, nous explique Foucault, un pouvoir par nature discret, c’est un pouvoir qui ne cherche pas à afficher sa puissance. Il n’est pas reconnu par son côté honorifique, mais par le fardeau et la peine qu’il s’impose. Mais c’est un pouvoir qui prétend gouverner les hommes dans le moindre recoin de leur vie quotidienne [2]. Bref, vingt siècles de christianisme ont préparé le sujet contemporain à se soumettre à la médecine ; la vertu fondamentale d’obéissance de la pastorale chrétienne est maintenant offerte au médecin. À l’ancien partage entre le bien et le mal s’est substitué celui du normal et du pathologique. Le dialogue entre le prêtre et son pénitent, qu’on a appelé la confession, a été relooké sous la forme du colloque singulier. Il en garde la même structure, celle d’un face à face, où l’un doit dire à l’autre les vérités les plus intimes sur lui-même. Ce qu’il devait dire autrefois était le prix de son salut, ce qu’il doit dire aujourd’hui est celui de sa santé. Tout ceci est bien compliqué me direz-vous. Alors je laisse le génial humoriste Sempé vous expliquer en un seul dessein cette transmission de pouvoir pastoral au pouvoir médical. Une petite dame avec son sac serré contre sa poitrine, à genoux dans une grande église gothique, prie : « Mon Dieu, mon Dieu, j’ai tellement confiance en vous que parfois, j’ai envie de vous appeler Docteur ».

Les médecins souffrent, les patients souffrent, parce qu’ils ne se comprennent plus. Peut-être les uns et les autres retrouveraient-ils un peu plus de sérénité en apprenant à se parler autrement.

 

 

[1] In Kant, La philosophie des de l’histoire, trad. S. Piobetta, Paris Gonthier, 1947, p.47.

[2] M. Foucault, Sécurité, territoire, population, cours du 8, 15, 22 février et 1er mars 1978, Éditions Gallimard Seuil, Hautes Études, p. 119-232.

Laurent Vercoustre

6 Commentaires

  1. Au lieu d’alimenter une discution stérile et mal placée de « peut-être ben que oui », « peut-être ben que non », les Violences Obstétricales et gynécologiques existent-elles belle et bien? Essayons de voir plus loin que le bout du nez du professionnel de santé et partons du postulat que les femmes se plaignent et dénoncent la réalité insoutenable de ce qu’elles vivent parfois dans les cabinets gynéco et les salles d’accouchement. C’est très dur à accepter, mais, dites-vous bien, encore plus dur à vivre pour elles. Allez tenez bon!! Partant de ce postulat, voici un article qui propose un éclairage complet et intéressant sur les raisons de ces abus de pouvoir médicaux, je vous laisse le lire, si le cœur vois en dit. Il est passionnant et très instructif!

    https://blogs.mediapart.fr/fatma-safi/blog/081017/les-racines-du-mal-quelles-sont-les-causes-des-violences-obstetricales

    Cordialement.

    • Obstétricien pendant trente ans, cette réalité insoutenable dont vous parlez je la connais, et elle dépasse même ce que vous pouvez imaginer. Or c’est précisément contre ça que je bats. N’ai-je pas écrit  » ce qui compte c’est le bonheur et l’épanouissement des femmes ». N’ai-je pas écrit  » ce que les femmes souhaitent ,c’est de parler d’égal à égal à leur médecin » . Ma discussion est à vos yeux stérile, elle cherche néanmoins à comprendre d’où vient ce pouvoir à montrer son extraordinaire force pour justement mieux le combattre.

      • Vous disiez  » C’est pour ça que je bats…N’ai-je pas écrit  » un lapsus in fine…

  2. J’ai trouvé vos réflexions extrêmement pertinentes. Peut-être que les excès du rôle attribué aux médecins tiennent à un retour de la croyance à la puissance de la science.Nous sommes souvent sommés d’expliquer des situations dont la science n’a pas appréhendé les mécanismes, on nous prête également trop souvent des compétences trop larges pour un seul homme. Personnellement, je me suis toujours attaché à parler vrai et à avouer mon ignorance aux patients lorsque tel était le cas. Cet aveu pouvant être suivi du conseil de solliciter un autre avis. J’ai constaté que cette attitude était plutôt bien accueillie et que les patients étaient capables de comprendre qu’un médecin n’est qu’un homme de bonne volonté qui peut les aider mais que son pouvoir comme sa science ont des limites.

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