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La médecine n’a plus d’extérieur

Les thématiques prioritaires de notre politique de prévention ont été définies en haut lieu. Ce sont, nous dit un article du QDM du 1er mars, l’activité physique et sportive, les addictions (tabac, alcool et drogues), la nutrition ainsi que la santé affective et sexuelle. Ces intentions sont louables, exceptée… la dernière : la santé affective et sexuelle.

« La médecine n’a plus d’extérieur » disait de façon elliptique le philosophe Michel Foucault. Ou aussi : « il n’y a plus de domaine qui soit extérieur à la médecine ». Que veut dire Foucault ? Laissons-lui le soin de nous expliquer : « Aujourd’hui la médecine ne doit plus seulement être le corpus des techniques de la guérison et du savoir qu’elles requièrent ; elle enveloppera aussi une connaissance de l’homme en santé, c’est à dire à la fois une expérience de l’homme non malade, et une définition de l’homme modèle. Dans la gestion de l’existence elle prend une posture normative, qui ne l’autorise pas simplement à distribuer des conseils de vie sage, mais la fonde à régenter les rapports les rapports physiques et moraux de l’individu et de la société où il vit (1) ».

Plus simplement dit, la médicalisation, dans notre société, n’a plus de limite. Aujourd’hui la médecine se mêle de tout y compris, manifestement, de notre vie affective et sexuelle. Nous introduisons de la science là où elle n’a pas tous ses droits. Parfois la dérive est sournoise.

Ainsi la douleur (à laquelle j’avais consacré, un de mes premiers billets (2)) que l’on doit aujourd’hui mesurer avec l’échelle visuelle analogique de la douleur (EVA). Le patient doit littéralement « rendre compte » de sa douleur. Les chiffres ça fait plus scientifique que le vocabulaire ! C’est une pure illusion. Cette échelle de la douleur choquerait les grandes figures passées de notre médecine. Leriche disait :  « douleur n’est pas dans le plan de la nature ». Ou encore : « la douleur est un phénomène individuel monstrueux et non une loi de l’espèce ». Ou enfin le philosophe médecin Canguilhem : « La douleur physique n’est pas un simple fait d’influx nerveux (…), elle est la résultante d’un conflit d’un excitant et d’un individu tout entier. Il nous paraît important qu’un médecin proclame que l’homme fait sa douleur— comme il fait son deuil— plutôt qu’il ne la reçoit ou la subit ».

Ainsi encore, la dépression dont j’ai déjà parlé (3). La maladie dépression existe bien, cependant la multiplication par mille du diagnostic de dépression, au cours des dernières décennies, atteste du pouvoir hégémonique de la médecine qui pathologise ainsi les fluctuations de notre vie psychique.

Ainsi bien sûr le sexe, dont la médecine s’est emparé en premier pour y prescrire sa norme. Ce n’est qu’en 1980, que l’homosexualité, classée auparavant comme pathologie mentale, est retirée du DSM. La sexologie a, par ailleurs, acquis la dignité d’une spécialité à part entière. La sexo comme on dit ! Sexo que le romancier Romain Gary juge sévèrement : « il m’avait toujours semblé que lorsque la sexualité tend à se muer en sexologie, la sexologie ne peut pas grand-chose pour la sexualité (4) ».

Voilà maintenant que nos brillants penseurs du ministère s’en prennent à notre vie affective. Je vous en prie messieurs ne désenchantez pas notre vie affective, laissez-lui ces mystères, ses caprices, ses peines, ses émerveillements. Ne l’enfermez pas dans un austère discours médical où elle n’a pas sa place.

(1) M. Foucault, Naissance de la clinique, p.98.
(2) http://blog.laurentvercoustre.lequotidiendumedecin.fr/2016/10/15/combien-avez-vous-mal/
(3) http://blog.laurentvercoustre.lequotidiendumedecin.fr/2017/11/10/le-grand-marche-de-la-depression/
(4) Citation tirée du roman de Romain Gary : Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable.

Laurent Vercoustre

5 Commentaires

  1. Oui Laurent
    le sujet n’est pas réductible à ses abattis !
    Il me semble de plus en plus que ce discours n’est pas audible pour celui ou celle qui est toujours prisonnier dans la « relation d’objet »…
    J’ai bien apprécié tes citations sur la douleur.. Je n’ai pas arrêté de dire à mes patients: la douleur n’est pas une maladie, c’est votre expression…Pas du tout sûr que beaucoup en comprenaient le sens ..
    Amitiés jacques

    • Merci Jacques pour ton éclairage psychanalytique. Cette approche est particulièrement intéressante car elle donne la mesure du travail nécessaire pour chaque individu pour réaliser qu’il n’est pas un pur objet médical, mais un sujet  » non réductible à ses abatis ». Pas sûr non plus que ceux qui utilisent l’EVA admettent leur méprise. Cette EVA est profondément anti-éthique car elle fait de la douleur une chose et par là-même du malade une chose douloureuse. Amitiés.

  2. Est ce vraiment nouveau ? La plupart des médecines anciennes ne laissaient aucune dimension de l’existence en dehors de leur champ d’application.
    Dès lors que la souffrance morale peut être causée par ces aspects de l’existence, il semble logique de les prendre en compte.
    Ce qui peut poser problème, c’est une approche exclusivement technique, chimique ou scientifique de la souffrance.
    L’autre difficulté est l’absence de formation réelle, pratique des soignants à la prise en compte de ces dimensions.
    Enfin, l’intérêt propre d’une politique de prévention dédiée à ces aspects me semble relativement flou.

    • Merci pour votre réaction. Vous dites: « La plupart des médecines anciennes ne laissaient aucune dimension de l’existence en dehors de leur champ d’application. » je ne sais à quelles médecines anciennes vous faites référence.En tout cas, dans l’Antiquité grecque, la médecine n’était pas conçue simplement comme une technique d’intervention, faisant appel aux médicaments ou aux opérations. Elle devait aussi définir une manière de vivre, un mode de rapport réfléchi à soi, à son corps, à la nourriture, à la veille et au sommeil, aux différentes activités et à l’environnement. La médecine avait à proposer –c’était la signification même du régime– une structure volontaire et rationnelle de conduite. Un des points de discussion touchait au degré et à la forme de dépendance que cette vie, médicalement armée, devait manifester à l’égard de l’autorité des médecins. La manière dont ceux-ci s’emparaient de l’existence de leurs clients pour la régenter dans les moindres détails faisait l’objet de critiques.

  3. Excellente réflexion comme à chaque fois.
    Pour que la vie affective des individus devienne un objet de préoccupation de la médecine n’y aurait-il pas derrière un laboratoire pharmaceutique qui voudrait vendre sa pilule du bonheur ?
    Maryline Lebrun

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