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La fin du colloque singulier

Que penser d’un Tripadvisor de la santé ? Pour le Dr Cédric Grouchka de l’HAS, la réponse est simple : « Un Tripadvisor de la santé, ça n’a aucun sens ! » (QDM du 7 mars). C’est un peu court jeune homme ! Il y avait tout de même mieux à dire sur ce délicat sujet.

D’abord que c’était inéluctable. Plus rien ne résiste au déferlement de l’internet. Sur l’internet on peut savoir tout sur tout. Nos médecins échapperont-ils à cette toile numérique, toile qui enserre dans un réseau de plus en plus en plus dense tous les compartiments de nos vies ?

Mais après tout pourquoi les médecins seraient-ils épargnés ? J’apprécie que Tripadvisor ou Booking me donnent des garanties sur l’hôtel que j’ai réservé pour une semaine de vacances au soleil. Pourquoi n’aurais-je pas les mêmes exigences quand je confie un bien infiniment plus précieux, ma santé, à un médecin.

Parce que ce n’est pas aussi simple, parce que, dire ce qu’on pense de son médecin sur l’internet c’est juste une révolution. Et ceci pour deux raisons. La première est d’ordre éthique, la seconde d’ordre économique.

La première est d’ordre éthique. La relation médecin malade n’est pas une relation comme les autres. On lui a réservé le nom de colloque singulier. Toute une littérature exalte les vertus du colloque singulier. Jeter en pâture dans l’espace public ce qui se passe entre un médecin et son patient relève du sacrilège. Depuis plus d’un siècle cette relation est protégée, voire sanctuarisée.

Elle est protégée par le secret médical. Le secret médical a pris une importance considérable au cours des dernières décennies. Il est devenu la référence opposable à nombre d’instances dès qu’une divergence morale, un conflit entre savoir, une menace d’inquisition extérieur surgissent. Le secret est maintenant un argument pour empêcher tout débat sur le contenu d’une prestation médicale. Dans les histoires falsifiées de l’éthique médicale, ce secret aurait sa source dans le serment d’Hippocrate. Il n’en est rien. Le secret médical est une invention fort récente. La peinture, la littérature nous rappelle le caractère public du travail des thérapeutes sur leurs patients. Aucun romancier (Balzac, Flaubert, Zola) ne fait allusion chez ces personnages à une quelconque velléité de secret de la maladie et du malade.

Elle est sanctuarisée. Pour un patient, un médecin est beaucoup plus qu’un prestataire de soins. C’est à lui qu’on confie ses secrets les plus intimes, c’est lui qu’on sollicite pour ses problèmes de couple, d’éducation parce qu’aujourd’hui…la médecine n’a plus d’extérieur (1). Alors mettre tout cela sur l’internet c’est profaner cette relation que l’on idéalise comme « la rencontre d’une conscience et d’une confiance ». D’une confiance donnée a priori. Bref c’est une représentation sacerdotale du médecin qui est mise en péril par l’internet. Michel Foucault avait montré l’appropriation de certaines valeurs de la pastorale chrétienne par la médecine (2). Le colloque singulier dérive de la relation entre le prêtre et le pénitent, ou la confession. Il en garde la même structure, celle d’un face à face, où l’un doit dire à l’autre les vérités les plus intimes sur lui-même. Ce qu’il devait dire autrefois était le prix de son salut, ce qu’il doit dire aujourd’hui est celui de sa santé.

Ces représentations sont encore assez présentes chez les générations antérieures. Pourtant, nul doute que la génération montante, qui, dès le plus âge, est équipée d’un smartphone et surfe avec aisance sur internet, déchirera impitoyablement ces images pieuses de la relation médecin-malade.

Reste que cette éthique de la relation médecin-malade est consubstantielle avec les valeurs de notre médecine libérale. Notamment celle du libre choix du patient. Or il y a là un paradoxe, car un choix véritablement libre est un choix éclairé. Alors pourquoi ne pas éclairer ce choix ? Parce que, c’est l’objection principale : le patient est sans doute capable de juger de l’amabilité de son médecin, de son écoute, mais il n’est compétent pour évaluer la pertinence de sa prestation sur le plan strictement médical.

C’est là qu’il faut déplacer mon analyse du champ de l’éthique vers celui de l’économie. Ce sera l’occasion d’un prochain billet.

(1) Voire billet : « La médecine n’a plus d’extérieur »
(2) Voire billet : « Les violences obstétricales 2 »

Laurent Vercoustre

2 Commentaires

  1. Protéger Qui ? sanctuariser Quoi ?
    et à l’inverse: divulguer quoi, sur Qui ? dans quel(s) but(s) ?
    Quelles que soient les intentions d’un divulgateur « public » de contenus personnels, intimes relevant de l’indispensable confiance mutuelle entre le soigné et le soignant , les « listes » de recommandations ou de condamnation visant tel ou tel praticien ou équipe de soignants ne sauraient délivrer que des jugements sans plaidoirie puisque les « sites » ne pourraient contenir que la version de l’accusation, celle de l’usager-consommateur mécontent (ou satisfait); en droit français on appelle ça un tribunal d’exception . je ne vois là rien de libéral;
    Cette manie des vendeurs de bonnes intentions de vouloir court-circuiter le travail de recherche du patient pour éprouver une relation singulière et durable de confiance, en prétendant la lui pré-mâcher à coup sûr, ne fait que singer les simagrées d’un Etat-Providence qui n’est toujours pas parvenu à faire l’unanimité sur la compétence ni sur la probité de ses stratégies collectivistes, qui n’ont eu pour but final que d’évincer la personne au profit d’une prétendue supériorité du « collectif » et de son masque « d’intérêt général »;
    Toute cette singerie pour faire semblant d’éclairer les choix individuels ne relève que de la contorsion désormais grossièrement repérable dès son annonce !
    Publiez donc vos tripes, chers « adviseurs », et nous saurons d’emblée quels genres de trafics d’influence vous financent .

  2. Réserver un hôtel,un restaurant, il y a des guides, et pourquoi pas TripAdvisor. De là à « noter » ou « lire « une appréciation après une consultation médicale,c’est Juste oublier que la Santé n’est pas une marchandise quelconque . Elle dépend de facteurs multiples. Un jeune qui débute et qui se trompe, il va recevoir une mauvaise appréciation : sera t il « condamné « à perpétuité comme quelqu’un d’incompetent?. On joue avec le feu !!!. Bien à vous Dr Vercoustre.

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