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Homme augmenté ou mort de l’homme

Trans-humanisme, post-humanisme, homme augmenté, ces concepts à la mode font scintiller auprès de l’opinion crédule, l’avènement d’un nouvel homme plus intelligent, plus sage, plus heureux.

Pour sa septième édition, le Forum européen de bioéthique s’est penché sur le « post-humain ». À la suite de cet évènement « le Quotidien du Médecin » titre : « La malmesure de l’homme augmenté » et plus loin « L’homme augmenté n’a plus la côte ». Il était grand temps de mettre fin à ces boniments. Le concept d’homme augmenté est un mauvais horizon de pensée comme disait Hegel. Et ceci pour deux raisons. La première nous est donnée par Bacon. Dans son célèbre ouvrage « La Nouvelle Atlantide », Bacon met en scène une assemblée de savants qui imaginent un homme capable de modifier sa propre condition. Voici le programme qu’il propose : « Prolonger la vie. Rendre, à quelque degré, la jeunesse. Retarder le vieillissement. Guérir des maladies incurables. Amoindrir la douleur. […] Transformer le tempérament. Augmenter et élever le cérébral. Métamorphoser un corps dans un autre. […] Rendre les esprits joyeux, et les mettre dans une bonne disposition. De plus grands plaisirs pour les sens (1). »

Une utopie réalisée

On peut considérer que l’utopie de Bacon est aujourd’hui réalisée. De nos jours, l’homme vit plus longtemps, il vieillit moins vite, la médecine le guérit plus souvent qu’autrefois, ses douleurs sont soulagées par les médicaments. Les antidépresseurs le rendent plus heureux. L’informatique met à sa disposition des capacités de mémoire et de calcul sans limite. Avec le Viagra, il dispose de substances « pour le plus grand plaisir de ses sens ». Le concept d’un homme transformé n’a donc pas beaucoup de sens, car l’homme est aujourd’hui déjà un homme transformé. L’homme n’a cessé de se transformer tout au long de son histoire même s’il est vrai que cette transformation s’est considérablement accélérée à la fin du second millénaire.

La seconde raison nous est donnée par le philosophe Michel Foucault. Ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas l’avènement de l’homme augmenté, c’est la mort de l’homme. Cette mort de l’homme, Foucault l’avait annoncée dans son plus célèbre livre « Les mots et les choses ».

Cette idée de la mort de l’homme a souvent été mal interprétée. Expliquons très simplement ce concept. Foucault considère en effet que l’homme a une existence très récente. Il est né il y a à peine deux siècles. Pour Foucault, l’homme est né avec la médecine scientifique et avec les sciences humaines. Ces sciences humaines sont un peu les rejetons de la médecine. C’est en effet à la médecine, à la biologie, aux sciences humaines que l’homme demande aujourd’hui sa vérité et son bonheur. C’est au psychiatre, au psychologue, au sexologue, à la conseillère conjugale, bref à l’armada psychomédicosociale que notre société adresse l’un des siens dès l’instant où il exprime une plainte, un désarroi, une souffrance. C’est à la neuroscience, à la biologie du fonctionnement cérébral que l’on fait appel pour comprendre et traiter nos états d’âme, nos tristesses existentielles.

L’homme a fait de lui-même un objet pour la science

Bien sûr, la littérature, la philosophie n’ont cessé de parler de l’homme depuis l’Antiquité. Mais c’est seulement à partir de la fin du XVIIIe siècle que l’homme s’est pris lui-même pour objet d’expérience, espérant trouver dans cette connaissance empirique sa vérité. Il oublie seulement que celui qui organise l’expérience… c’est tout simplement lui-même. Dans cette posture, il est transcendant, et ne peut être réduit, quoi qu’il fasse, à l’objet de son expérience. Voilà pourquoi Foucault a affublé l’homme moderne d’une singulière dénomination : le doublet empirico-transcendantal. L’homme s’est constitué en même temps comme objet et sujet de son expérience. L’homme moderne a fait « de l’homme » une connaissance possible, un objet pour la science. Voilà pourquoi la thèse d’un homme transformé n’a pas de sens, elle constitue seulement un exemple de ce renvoi infini de l’empirique au transcendantal qui caractérise l’homme moderne.

Pour le dire plus simplement, c’est dans le grand livre de la nature que l’homme, depuis deux siècles, cherche à trouver son identité véritable. Or que se passe-t-il aujourd’hui ? Ce qui se passe, c’est que l’homme est capable de modifier la nature elle-même. Avec les progrès de la génétique, c’est l’ensemble des phénomènes de la vie qui se trouve désormais placé dans le champ d’intervention médicale. L’homme ne décrypte plus sa nature dans la nature, puisqu’il est en passe de modifier cette nature même. L’homme est devenu architecte du vivant. Ainsi la compréhension qu’il s’était fait de lui-même commence à s’effacer « comme à la limite de la mer un visage sur le sable » ainsi que le prophétisait Foucault dans cette célébrissime métaphore qui clôt « Les mots et les choses ». L’homme qui se réfléchissait entièrement dans la médecine et les sciences humaines est en train de disparaître. C’est tout simplement cela la mort de l’homme qu’annonçait Foucault et comme il le disait lui-même, il ne faut pas trop s’en émouvoir. À l’homme des sciences humaines succédera une nouvelle figure de l’homme, mais certainement pas un homme augmenté.

Peut-on en effet discerner dans notre actualité un progrès de l’homme ? De son génie, de sa créativité artistique. Notre XXIe siècle produira-t-il des génies à la mesure de Mozart, de Kant ? Ce n’est pas certain. Ce qui est sûr, pourtant, c’est que du côté de ses capacités destructrices, il n’a pas évolué d’un pouce.

(1) F. Bacon, La nouvelle Atlantide, Paris, GF- Flammarion, 1997, p.133-134

Laurent Vercoustre

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