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Vincent Lambert et les calculs du biopouvoir

Étrange société que la nôtre qui manifeste autant d’atermoiement, de prudence, du côté des fins de vie alors qu’elle ne se pose plus guère de question sur les débuts de vie. Elle a entériné l’IVG, après il est vrai un débat tendu. Elle ne se pose plus en tout cas aujourd’hui la question de la suppression de quelque 200 000 fœtus tous les ans, soit autant de vies potentiellement normales. Par ailleurs la loi permet le dépistage et l’interruption de grossesse des fœtus trisomiques. Il ne faut pas voir dans ces remarques une position contre l’IVG ou le dépistage de la trisomie 21de ma part, mon propos est simplement de pointer un paradoxe. L’affaire Vincent Lambert témoigne d’une extravagante crispation du débat public à propos d’une vie qui n’en est plus une. Ou en tout cas qui ressemble beaucoup moins à une vie que celle d’un enfant atteint de trisomie 21.

Sur cette affaire qui n’en finit pas, il y a ce qu’on dit et il y a ce qu’on ne dit pas. Il y a ce qu’on dit et qu’on ne cesse de répéter. Le débat tient en un peu de mots, il oppose ceux qui défendent incondionnellement toute forme de vie, c’est la position du pape, c’est celle des parents « ultra catholiques » de Vincent Lambert, à ceux qui considèrent que certaines formes de vie offensent la dignité humaine. C’est le point vue actuel de la loi qui permet d’abréger sous certaines conditions les fins de vie. La loi Léonetti n’autorise en effet ni l’euthanasie, ni le suicide assisté, mais instaure un droit à la sédation profonde jusqu’au décès pour les malades en phase terminale et par ailleurs elle rend contraignante les directives anticipées.

 « La médecine est une stratégie biopolitique[1]». Michel Foucault

Il y a ce qu’on ne dit pas. Notre société est bien hypocrite. Derrière la façade vertueuse des discours éthiques elle obéit sans le dire à des calculs. Quels calculs ? Ceux de la biopolitique. Expliquons-nous.

La biopolitique est un des concepts clés de Michel Foucault. Théoricien du pouvoir, Foucault n’a cessé de chercher à identifier les différentes formes de pouvoir qui traversaient les sociétés.  Pour Foucault, le pouvoir n’est entre les mains de personne : « le pouvoir : c’est le nom qu’on prête à une situation stratégique complexe dans une société donnée. »

Qu’est-ce que ce concept de biopolitique ?  Nous ne posons plus la question de savoir pourquoi la santé est aujourd’hui une des préoccupations principales de tous les gouvernements des démocraties occidentales. Pour le comprendre faisons rapidement l’histoire de la biopolitique. C’est à partir du XVIIIe siècle que la médecine prend une dimension nouvelle, celle de la médecine sociale et de la santé publique. Pour la première fois sans doute dans l’histoire de l’humanité, l’État se préoccupe de la santé de la collectivité. Au Moyen Âge le pouvoir, qui s’était approprié le monopole des armes, assurait deux grandes fonctions, celle de la guerre et de la paix, celle de l’arbitrage des litiges et des délits. Pax et justicia. Or, voilà qu’apparaît au XVIIIe siècle une fonction nouvelle : l’aménagement de la société comme milieu de bien-être physique, de santé optimale et de longévité. Pourquoi ? Parce que les souverains des États occidentaux prennent conscience que leur puissance est fondée sur la densité et la vitalité de leur population. Le biopouvoir prend en compte la vie, les processus biologiques de l’homme espèce afin de maximaliser la santé et le bien-être des populations.

Faire vivre et laisser mourir

Foucault oppose le biopouvoir à l’ancien pouvoir du souverain. Pendant des siècles les souverains avaient droit de vie et mort sur leurs sujets. Leur pouvoir était de faire mourir ou de laisser vivre. La biopolitique est ordonnée à la norme de « faire vivre et laisser mourir » selon un calcul gouvernemental où le « laisser mourir » n’est pas l’envers mais la condition du « faire vivre », d’un faire vivre optimisé.

Cette logique du biopouvoir, à la fois abstraite, radicale et à vrai dire un peu terrifiante, n’est pas du tout une vue de l’esprit. Elle opère constamment dans l’exercice médical le plus quotidien. Lorsque nous faisons un dépistage de masse, comme celui du cancer du sein et du colon, nous proposons ce dépistage à partir d’un certain seuil de risque selon un calcul de coût-efficacité. Nous laissons de côté les individus qui n’ont pas atteint ce seuil. Le dépistage de la trisomie 21 répond entièrement à une logique biopolitique. On retrouve en effet ici tous les caractères. Sa finalité —faire vivre et laisser mourir— se manifeste sous sa forme extrême puisqu’il est question de « faire mourir », pour décharger la société du poids financier lié à la survie des trisomiques et optimiser une vie sociale présumée meilleure sans ces enfants-là.

La médecine fondée sur les preuves, ou evidence-based médecine, représente l’incorporation d’une logique économique dans les pratiques médicales. Nous réglons en effet toutes nos pratiques à partir d’études qui comparent l’effet d’un traitement sur des populations (études randomisées). Si bien qu’aujourd’hui la rationalité médicale n’est plus indexée sur l’individu mais sur la population. Nous soignons des populations non plus des individus.

À chaque instant, en matière de santé, quelque chose se décide selon la logique du biopouvoir.

On ne le dit pas parce que ces choix, qui obéissent à des « règles scandales », sont éthiquement choquants.

Or paradoxalement l’éthique médicale n’a jamais été aussi prospère. Les comités d’éthiques, les formations d’éthique médicale prolifèrent. Ainsi la médecine offre un visage rassurant et dissimule les calculs du biopouvoir.

Le cas de Vincent Lambert, maintenu pendant près de 10 dans un état végétatif ou pauci relationnel, heurte les calculs du biopouvoir.

Foucault, à travers son concept de biopolitique, nous présente une vision bien désenchantée de la médecine, à cent lieues des discours politiquement ou éthiquement corrects qui circulent dans les médias. Or précisément l’éthique selon Foucault, c’est affirmer une possibilité d’altérité à l’intérieur d’un système de pouvoir et de savoir. C’est en s’opposant au biopouvoir que le sujet affirme sa liberté et son autonomie.

Peut-on projeter le cas de Vincent Lambert dans cette perspective éthique ? Non, assurément non, car Vincent Lambert n’est ni libre, ni autonome. C’est au contraire sa liberté, son autonomie, sa dignité qui sont bafouées par ceux qui plaident pour la continuation des soins. Celui qu’ils s’obstinent à maintenir en vie n’est plus Vincent Lambert, mais l’otage d’une obstination déraisonnable.


[1] M. Foucault, Dits et écrits, « Crise de la médecine ou crise de l’anti-médecine ? », op. cit., t. II, p.40.

Laurent Vercoustre

18 Commentaires

  1. « Les directives anticipées » sont présentées comme la bonne solution, mais je connais une personne proche qui voulait mettre fin à ses jours quand le cancer serait suffisamment évolué, et quand le moment est arrivé il ne parlait plus du tout de cela. Savons nous ce que sera notre souhait quand le moment sera arrivé?

  2. Cet étalage de culture philosophique, au demeurant intéressant, nous fait oublier le réel des sentiments poussés à l’extrême dans l’histoire VL ; à titre personnel j’ai rédigé et garde sur moi un papier indiquant mon souhait de refuser la poursuite des soins dans ce type de situation ; mais ce n’est que mon point de vue ; cependant faisant partie d’une association de familles de traumatisés crâniens depuis plus de 10 ans je me sens incapable de juger la position des familles : mettre fin à une vie par amour maternel alors que la loi l’interdisait, comme dans le cas V.Humbert ; ou vouloir préserver la vie à tout prix ,également par amour maternel comme dans le cas V.Lambert alors que l’on sait que cet homme n’est pas dans une structure adaptée à son état pour lui donner le meilleur confort et alors également qu’une loi a été votée en 2005 pour assurer 6 à 9 lits EVC-EPR par bassin de 300.000 habitants.
    Par ailleurs je vois que beaucoup se moquent de la position ultra-catho des parents mais ce type de réaction concerne aussi bien des familles non ou peu croyantes, l’amour maternel (le plus souvent en cause) n’ayant pas de frontière.
    Restent deux pb majeurs : l’amour d’une épouse qui souhaiterait que son mari en ait fini de ses souffrances; et ce que ressent exactement VL en tant que souffrance morale et physique :la première est surement largement atténuée par la grave atteinte de la conscience mais ce patient n’est pas en état végétatif mais paucirelationnel ce qui signifie la présence d’un niveau de conscience dont évidemment personne ne peut juger ; quant aux souffrances physiques endurées elles sont vraisemblables lors des soins mais sans doute atténuées par le dévouement d’un personnel très spécialisé et motivé notamment dans les structures ultraspécialisées.
    Enfin il est clair que la loi Leonetti qui s’adresse essentiellement à la fin de vie (et par ailleurs excellente dans ce cas) ne convient pas pour des patients qui ne demandent que du nursing , une alimentation et une hydratation ; certes on a fait passer dans le texte de loi qu’hydratation et nutrition étaient des actes thérapeutiques ; mais si l’on est tout à fait logique, il faut alors dire que chaque individu en bonne santé est obligé de se traiter matin ,midi et soir.La raison de tout ça est évidemment de refuser de parler d’euthanasie (alors que ça en est bien une -ce qui en soi ne me choque pas pour les situations extrêmes).
    Alors on peut essayer de convoquer tous les plus grands philosophes, mais à mon avis ce ne sont pas eux qui nous aideront à résoudre ce type de pb; seule la généralisation des directives anticipées permettra d’éviter ces terribles conflits pour l’avenir.

  3. Le maintien de Vincent LAMBERT à l’Hôpital de Reims où l’on guette le moment propice à donner la mort est un scandale dans la mesure où il ne réclame que des soins minimaux et où il pourrait être accueilli dans un établissement plus propice .

  4. ultra catho ce sont les mots que j’ai compris ,le reste me semble bien compliqué
    il se trouve que la mère de Mr Lambert est remariée : ça c’est pas ultra catho!
    Ancien gyn obs j’ai tout vu dans l’irrationnel et je n’ai pas de jugement sur cette affaire: entre l’homme et Dieu il y a l’infini comme la vie de Lambert

  5. L’hospitalisation à domicile existe!!
    Par ailleurs laFondation John Bost c’est un bon exemple pour ce type de situations….

  6. pourquoi n’explique t-on pas au grand publique que V.Lambert a un EEG plat, donc pas de reflexes, ne peut s’alimenter, etc De même à la famille.

    • Vous êtes sûre qu’il a un EEG plat? Parce que cela s’appelle un coma dépassé et cela ne pose de questions à personne….Révisez vos classiques

    • Vous avez déjà vu un patient avec un EEG plat respirer depuis plus de 10 ans sans assistance respiratoire !

  7. Comment philosopher à propos du cas de Vincent Lambert?A vous lire ,on croirait que vous oubliez l’homme qu’il a été .Ce n’est pas autre chose qu’une
    obstination déraisonnable et une infraction à la loi ,c’est aussi le lieu de rencontre des inimitiés familiales .,un irrespect profond de cet homme
    qui a soigné des esprits humains .La philosophie est peu dans cette histoire.

    • Je n’ai pas le sentiment d’oublier l’homme qu’a été Vincent Lambert, puisque je dis précisément que c’est sa dignité d’homme qui est bafouée dans cette obstination à le maintenir en vie.

  8. La seule question est simple. Les deux lois Léonetti s’adresse à des gens en fin de vie. Or Vincent Lambert n’a plus de traitements en dehors d’une sonde gastrique. Il est en « fin de vie » depuis sept ans. C’est quand même un peu long.
    De plus il est en soins palliatifs au CHU de Reims. Là il n’a plus de soins. Il est prisonnier dans une chambre. La journée en soins palliatifs coûte une somme astronomique. Or il n’a rien à faire là car il n’a plus de soins. Pourquoi est-il sequestré ? Il y a là du « remplissage » à bon compte.
    Par ailleurs de quel droit l’auteur de cet article définit une notion de « dignité ». Vincent est-il moins « digne » que lui. A-t-il créé un « dignitomètres » à partir duquel il faudra mettre à mort nos contemporains. Ce sera les handicapés graves, puis les vieux. Il y a là la porte ouverte à l’euthanasie totale comme dans « le soleil vert ».
    Une dernière chose; Vincent Lambert n’est pas dans un état végétatif. Je n’ai jamais vu un végétal manifester quoi que ce soit. Vincent ouvre les yeux, suit du regard, mange, et il a pleuré quand il a compris que la société allait le tuer.
    Il y a en France 1800 personnes dans cet état. Va-t-on en faire un massacre généralisé ?

    • Vous avez tout à fait raison de dire qu’on ne peut mesurer la dignité, et qu’il serait très dangereux de considérer qu’un individu est plus ou moins digne. Il reste que le concept de dignité est dans l’éthique contemporaine qui se réfère à Kant liée au principe d’autonomie, c’est à dire à la raison, à l’entendement. Si vous attribuez cette faculté à Vincent Lambert, sa vie doit être respectée. Mais en la circonstance les médecins qui s’occupe de lui ne lui reconnaissent pas cette faculté.

    • Effectivement, texte pertinent. Et nécessaire. Les médecins ne réfléchissent pas assez sur ce sujet. Mission remplie également quand on lit les commentaires. Inquiétants.

    • Merci cher inoxydable de votre commentaire, vous dites que vous n’êtes pas philosophe, mais vous avez très bin résumé le biopouvoir  » la vie n’a pas de prix mais elle a un coût » !

  9. « Or paradoxalement l’éthique médicale n’a jamais été aussi prospère. Les comités d’éthiques, les formations d’éthique médicale prolifèrent. Ainsi la médecine offre un visage rassurant et dissimule les calculs du biopouvoir. »

    Par contre, ce qui vient aussi, et ne dit pas encore son nom, c’est la conception de l’éthique de Jonathan Glover. Dans son livre « Humanity: A Moral History of the Twentieth Century », il détaille relativement subrepticement le concept de « two-way ethics ». C’est-à-dire qu’il pose les bases d’une interaction entre la philosophie de l’éthique et de la morale avec ses conséquences objectivement/subjectivement observables. Ce faisant, il fait rentrer des considérations empiriques dans ce qui est encore le domaine réservé de la philosophie. Et quand la philosophie commence à travailler sur des données de plus en plus empiriques, on se rapproche de plus en plus du concept de science. On n’en est pas encore à un « calcul éthique » incorporé dans le calcul du biopouvoir, mais on s’en rapproche à petit pas.

    Juste par curiosité: en tant que médecin, on vous a jamais dit que citer Foucault, c’était quand même de l’antiscience et de la théorie du complot? Parce qu’en tant que patient, je dois avouer que j’en ai entendu des vertes et des pas mûres de la part de soignants à ce sujet.

    Et oui, ce sont des thématiques assez fondamentales qui passent tous les jours à la barbe et au nez de nos attentifs concitoyens.

    Malheureusement, rejeter l’EBM en citant Foucault, c’est précisément ce qu’il ne faut pas faire. Il faut arriver à pousser l’EBM et à y incorporer aussi les réflexions les plus rationnelles qui émergent de la pensée foucaldienne et de ce qui est venu à sa suite. Et là, on n’en est qu’au début. Tout le monde semble être dans le noir le plus total à ce sujet.

    • Merci pour cette réflexion.
      1/ Vous dites : »Et quand la philosophie commence à travailler sur des données de plus en plus empiriques, on se rapproche de plus en plus du concept de science ». La philosophie utilitariste de Bentham avait, bien avant Foucault théorisé des principes analogues à ceux de la biopolitique. L’idée directrice de l’utilitarisme peu s’énoncer assez simplement : « Une action est bonne quand elle tend à réaliser la plus grande somme de bonheur dans l’univers pour le plus grand nombre d’êtres concernés par cette action. Elle est mauvaise dans le cas contraire, c’est à dire quand elle tend à augmenter la somme globale de malheur dans le monde. »La biopolitique, c’est ni plus ni moins que l’utilitarisme comme principe de pouvoir d’un État.
      J2/ je ne suis pas contre l’evidence -based medicine, je dis seulement qu’il faut être conscient du gence de vérité que produit l’EBM, je ferai sans doute un billet sur l’EBM, car il y a beaucoup à dire à ce sujet..

      • « La philosophie utilitariste de Bentham avait, bien avant Foucault théorisé des principes analogues à ceux de la biopolitique. »

        Oui. Compte tenu des positions morales des deux auteurs, l’un est quelque part un miroir déformant de l’autre. Ils ont effectivement des sujets en commun.

        « La biopolitique, c’est ni plus ni moins que l’utilitarisme comme principe de pouvoir d’un État. »

        La biopolitique prend forme à l’heure actuelle sous le masque de l’utilitarisme. Elle n’a pas besoin de l’utilitarisme pour exister.

        Un autre problème est que l’utilitarisme « n’est pas faux ». Il est surtout incomplet dans ses jugements moraux (et de nombreux paradoxes de philosophie morale l’illustre très bien). Mais on peut le dépasser progressivement. Un exemple de réalisme moral (critiquable…) qui n’est pas strictement utilitariste est celui conceptualisé par Richard Boyde.

        https://philpapers.org/rec/BOYHTB

        « je ne suis pas contre l’evidence -based medicine, je dis seulement qu’il faut être conscient du gence de vérité que produit l’EBM, je ferai sans doute un billet sur l’EBM, car il y a beaucoup à dire à ce sujet.. »

        Oh oui! S’il vous plaît!

        La recherche de l’objectivité est importante et l’EBM est clairement utile à ce sujet. Sa mise en pratique est beaucoup plus complexe que certains médecins ne l’imaginent et que le critère éthique du « standard of care » ne l’impose. Maintenant, honnêtement, je ne veux pas revenir au temps où l’EBM n’existait pas, si j’avais à choisir…

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