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Pass sanitaire : la question de la liberté

Pas d’obligation vaccinale, nos dirigeants nous l’avait promis. Pourtant les « sages » du conseil constitutionnel ont approuvé l’extension du pass sanitaire, voté le 25 juillet par l’Assemblée nationale et le Sénat. Ce nouveau passe sanitaire est une version à peine déguisée de l’obligation vaccinale.

Les contraintes qu’il impose ont enflammé l’opinion publique. Près de 237 000 personnes se sont mobilisées le samedi 7 août. C’est le quatrième samedi consécutif, où partout en France on a vu une foule très hétérogène manifester contre le pass sanitaire. « Nos libertés trépassent » scandait la foule. Pour tous ceux qui se mobilisent et descendent dans la rue cette mesure est une restriction grave de leurs libertés. Liberté : voilà un mot que l’on prononce avec une certaine exaltation. Il est le premier du triptyque qui fondent notre pacte républicain : liberté, égalité fraternité. Mais c’est quoi la liberté ? S’est-on interrogé sur ce qu’il y a derrière ce mot qui est devenu l’arme privilégiée des anti pass sanitaires ? C’est là sans doute une affaire de philosophes. Paul Ricœur considérait que la philosophie est un travail d’élucidation sur les mots. La question de la liberté traverse toute la philosophie. Paul Valery nous laisse une réponse désabusée : « c’est, dit-il, un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens, qui chantent plus qu’ils ne parlent. ».

Pour le sens commun, la liberté c’est pouvoir faire tout ce qu’on désire. Ce n’est pas du tout l’avis de Montesquieu qui lui donne une définition surprenante : « la liberté ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir et à n’être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir. ». « Faire ce qu’on doit vouloir » Montesquieu envisage la liberté sous l’angle du devoir, cette conception contre-intuitive signifie que ce sont les lois qui garantissent notre liberté. Il n’y a pas de liberté sans loi. Même si nous les percevons comme autant d’entraves à notre liberté, les lois, dans une société, sont la condition de la coexistence des libertés. Si chacun pouvait désobéir à la loi, plus personne ne serait libre, nous retournerions dans une forme d’état de nature où chacun suivrait sa volonté sans règle commune.

Dans le Contrat Social, on découvre chez Jean-Jacques Rousseau une conception de la liberté très proche de celle de Montesquieu : Pour Rousseau, dans son contenu-même, l’objet de la loi c’est bien de préserver l’égalité et la liberté. « La liberté conçue comme indépendance serait, au sein de la société, source de conflits et de nuisances réciproques ». C’est pourquoi, dans le même passage, Rousseau affirme que « la liberté sans la justice est une véritable contradiction. (…) Il n’y a donc pas de libertés sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois.[1] »

     
La société dans laquelle nous vivons offre à notre liberté un champ presque illimité de possibles, qu’il s’agisse de distractions, de modes de vie, d’objets… Cette société prolifique ne pourrait pas fonctionner sans un cadre juridique rigoureux. On ne peut concevoir la liberté indépendamment d’un tissu social. Pour la philosophe Hannah Arendt, « la vie d’un homme libre requiert la présence d’autrui. »

Donner un sens au mot liberté n’est pas si simple . Ce petit périple philosophique, nourri de mes recherches, nous a conduit à une conception inattendue de la liberté. Le philosophe Luc Ferry a-t-il emprunté le même chemin pour en venir à cette déclaration ? « Ce pass, validé par un Parlement démocratique, est le seul et unique moyen, non seulement de s’émanciper d’un individualisme narcissique qui mine le civisme, mais aussi de retrouver nos libertés. »

Je me demande si tous ceux qui manifestent contre le passe sont conscients qu’il n’est qu’un des innombrables interdits ou obligations que nous impose la santé publique. Ainsi, dès sa naissance, le nouveau-né doit obéir à l’obligation vaccinale qui ne compte pas moins de 11 vaccins. Pendant la première année, il devra se soumettre à 9 visites post-natales. Adulte, il n’aura pas le droit de fumer dans les lieux publics. En voiture, il devra mettre la ceinture de sécurité. Il sera dans l’obligation de cotiser à l’assurance maladie. Il devra s’abstenir de conduire sous l’emprise de l’alcool. Il sera pénalisé en cas de non-déclaration d’un médecin traitant, La protection de la santé justifie d’innombrables atteintes à ce qu’il est convenu d’appeler libertés individuelles. On peut dénombrer plus de soixante-dix régimes de cette nature dans le code de la santé publique et le terme « interdiction » y est inscrit dans plus de deux cents articles. Il faut ajouter à cela une centaine de régimes d’autorisations ou d’habilitations encadrant les activités sanitaires[2]. Toutes ces obligations et interdits sont la manifestation du biopouvoir. C’est à Michel Foucault qu’on doit cette notion de biopouvoir auquel j’ai consacré un billet[3]. Le biopouvoir c’est la prise en main par l’État de la vie et de la santé de « l’homme espèce ». Foucault, à propos du biopouvoir, a cette phrase étonnante : « le biopouvoir n’est pas l’espace dominé par la répression ; il est celui de l’existence de la liberté. »


[1] Rousseau, « Lettres écrites de la montagne. Huitième lettre. -1764- 

[2] Ces chiffrent nous sont donnés par Didier Tabuteau conseiller d’État et responsable de la chaire Santé de l’Institut d’études politiques de Paris 

[3] https://blog.laurentvercoustre.lequotidiendumedecin.fr/2021/02/23/covid-19-et-biopolitique-la-lecon-de-michel-foucault/

Laurent Vercoustre

19 Commentaires

  1. « Si chacun pouvait désobéir à la loi » Mais nous désobéissons tous à la Loi dans ce pays, même avec la plus grande honnêteté, le plus grand respect des règles, chacun de nous est un délinquant qui désobéit au moins 10 ou 15 Lois, tellement il y en a (500 000 lois et décrets en France, …), tellement elles se contredisent et largement même avant d’avoir simplement envisager les Lois discutables. Il faudra peut-être aussi se ressaisir et reprendre en mains notre destin.

  2. La liberté de ne pas se faire vacciner c’est risquer d’avoir la CovId 19 et de se faire hospitaliser en réanimation. Pour cela on déprogramme les interventions non urgentes d’ou une perte de change pour ces patients atteints de cancer qui seront opérés tardivement et risque de mourir prématurément. Ils n’ont pas de vaccins eux pour prévenir leur cancer.
    On trie donc les patients qui doivent aller en réanimation au bénéfice de ceux qui ont la Covid et ne veulent pas se faire vacciner en raison de leur liberté de choix. Où est la fraternité ?

    • Merci pour votre réaction qui va dans le sens de mon billet et me réconforte. Où est la fraternité, en effet, j’ai fait référence à la fraternité dans le billet suivant.Quand la liberté tue la liberté

  3. Liberté et Pass sanitaire
    Merci pour ce blog que je découvre,
    Je trouve que beaucoup de commentaires font avancer le débat en particulier ceux de Charly.
    Toutefois je reviens à la source: lors des manifestations contre le pass sanitaire un des slogans récurrents étaient: » nos libertés trépassent. »
    A titre de réflexions je propose une simple comparaison entre deux personnes de chaque camp mais issues de sous groupes significatifs.
    Une personnes non vaccinée car les vaccins actuels ne sont encore qu’en phase 3 et non 4, qui a eu le covid, qui a donc une immunité naturelle, qui est assymptomatique, qui respecte les gestes barrières et qui n’a pas droit au pass sanitaire
    a-t-elle la même liberté ( et égalité)
    qu’une personne vaccinée qui a son pass sanitaire, qui peut être positive (30% de personnes vaccinées en Angleterre), qui a donc le droit de contaminer les autres, qui peut ne pas respecter les gestes barrières (ce qu’on lui fait croire) et qui peut être assymptomatique du fait du vaccin.
    Quelle est la réponse?

    • Est-ce que je suis libre de payer mes impôts sur le revenu quand 55% des français n’en payent pas ? Pourtant je les paye chaque année pour que le pays et la collectivité en profitent et puisse vivre.
      Le vaccin et le pass-sanitaire sont comparables : indispensables pour la collectivité, pour l’entourage et pour soi-même. C’est la même chose et la question de la liberté ne se pose pas. D’accord où pas, vivre en collectivité c’est accepter des contraintes même si ce n’est pas toujours agréable. Ce n’est pas ça, la « Liberté ». Allez voir en Corée du Nord.

  4. Laurent,
    100% d’accord avec toi. Chacun de nous peut faire le choix d’être vacciné ou pas mais la société peut décider, via ses représentants de contraindre les personnes à assumer ses responsabilités… J’ai un voisin de la cinquantaine en surpoids ,qui lors de la première vague a fait suite à un arrêt cardiaque, plus d’un mois de réanimation et a des séquelles cardiaques assez importantes pour son âge. Il a décidé de ne pas se faire vacciner comme sa mère qui vit avec lui, âgée de 85 ans. Elle et lui voient leur famille proche et quelques voisins comme nous. C’est à mon avis très à risques, comme l’ont été les décisions des habitants âgés des Antilles françaises, porteurs de comorbidités. La liberté actuellement est peut être de faire le pari pour ces personnes à risques de jouer leur avenir à la roulette russe. La liberté de la société sera peut être de leur imposer une franchise en cas d’hospitalisation en réanimation. Il y a bien des cas d’exclusions dans les contrats d’assurance, pour les sports à risques, les catastrophes naturelles ou les guerres…. Oui à la liberté trés large à condition pour chacune et chacun d’en accepter la conséquence de ces prise de risques.

  5. Au sujet de l’essai de La Boétie « contr’un », Frédéric Gros donne pour moi l’exacte définition de la liberté : « je ne vous demande même pas de désobéir, mais si vous pouviez,seulement, commencer par arrêter d’obéir, ou plutôt cesser de surobeir ». Nous sommes actuellement dans ce cas de figure, je ne reviens pas sur le fondement du pass sanitaire, inutile de se voiler la face, c’est une surobeissance.

  6. @ Laurent Vercoustre; Ha! ha! ce n’était pas méchant mais ça a dû toucher là où ça fait mal?

  7. Bonjour,
    Je suis toujours vos blogs avec intérêt mais ici tout m’interpelle: désolé mais j’hésite entre qualifier votre argumentaire de raisonnement byzantin ou de sophisme. Pas vous, pas ça

    • Merci pour votre réaction qui même si elle est négative enrichit le débat. Mon argumentaire repose sur des philosophes tel que Montesquieu, Rousseau,Foucaut et je cite par ailleurs Ricoeur, Hannah Arendt. Tous ces philosophes seraient pour vous des sophistes et auraient des raisonnements bysantins. Il est vrai que mon argumentaire peut apparaitre commune une antinomie. Je fais d’une loi coercitive une liberté. C’est en effet surprenant, choquant et contre intuitif. Je vous incite à méditer cette réflexion de Gaston Bachelard grand philosophe : »La pensée réclame qu’on résiste à la première réflexion. C’est donc tout l’usage du cerveau qui est mis en question. […] Il faut penser contre le cerveau ».

    • Je vous remercie pour votre réaction qui même si elle est très critique à mon égard enrichit le débat. Mon argumentaire repose sur la pensée de philosophes tel que Montesquieu, Rousseau, Foucault et je cite par ailleurs Paul Valéry et Hannah Arendt et Ricoeur. Ces philosophes seraient donc pour vous des sophistes et leur raisonnement byzantin. Il est vrai que mes propos semblent aboutir à une antinomie.Je fais d’une contrainte une liberté.Je vous renvoie à cette pensée de Gaston Bachelard, grand philosophe des sciences : »La pensée réclame qu’on résiste à la première réflexion. C’est donc tout l’usage du cerveau qui est mis en question. […] Il faut penser contre le cerveau ».

  8. La Loi, oui mais …
    Toutes les lois ne se valent pas, tous les systèmes juridiques ne se valent pas. Et La Loi, ça évolue.
    Les Tables de la Loi, les édits, la Loi portant statut des Juifs, le découpage colonial international de la conférence de Berlin en 1885, les mandats de la Société des nations au Moyen-Orient, le plan partage de la Palestine par l’ONU, les embargos divers, l’infériorité juridique de la femmes, la Charia, les Dix commandements, tout cela est ou a été La Loi.

    Qui fait les Lois ? pour qui ?

    La Liberté c’est aussi avoir une opinion sur les lois et avoir le droit de l’exprimer. La Liberté, c’est aussi pouvoir s’opposer à une ou des Lois.

  9. Du coup, si on comprend bien, la liberté qui vous attend, c’est de devoir montrer pour les 40 prochaines années un papier pour pouvoir faire ce que vous faisiez librement sans jusqu’à présent (rentrer dans un hôpital, boire un café dans un bar), après avoir accepté librement votre 40e injection. Pour une maladie qui n’est grave que pour une infime partie de la population : demain, la liberté, c’est d’interdire aux fumeurs de fumer ? Aux alcooliques de boire ? Aux obèses de manger trop ? (Allez jusqu’au bout de votre raisonnement : on a interdit aux fumeurs de polluer les lieux publics, mais pourquoi ne pas leur interdire carrément de fumer ? Ils encombrent des lits d’hôpitaux à cause de leur vice et pèsent sur les finances de la Sécu.)

    Si vous vous penchez un peu sur les études portant sur la santé publique, la plupart disent qu’on arrive à faire beaucoup mieux en respectant l’individu, en le traitant en adulte, en se basant sur la transparence, sur la conviction et la pédagogie que sur la force, l’infantilisation, la menace et le mépris.

    La liberté, c’est aussi le consentement libre et éclairé pour tout traitement ou acte de soin – à moins que là ça ne fonctionne pas ? La liberté, c’est aussi l’inviolabilité du corps, à moins que là ça ne fonctionne pas ? Comparer la ceinture de sécurité qui ne modifie en rien le système immunitaire, n’est en rien intrusif pour votre corps, et qui est momentané, à une injection forcée avec un vaccin mis au point en 3 heures (ce qu’a dit le président de Moderna) dont les conséquences sont irrémédiables, c’est votre pertinence ?

    Luc Ferry a l’art de la formule qui semble intelligente, mais en fait, la liberté dont il parle est le pendant de l’alternative du confinement. Invention inédite pour gérer des épidémies : ni la Corée du Sud ni la Suède n’ont utilisé ce moyen – et la Suède n’a pas démérité par rapport à la France, preuve s’il en est que le confinement n’est pas une fatalité – et surtout que c’est une aberration en tant que moyen de gérer une épidémie (enfermer tout le monde ensemble, malades et bien-portants, c’est sûr que c’est une idée de génie). Si vous enlevez de l’équation le confinement : dites-nous en quoi le laissez-passer « sanitaire » est une liberté ? Et tant que vous y êtes, dites-nous en quoi le laissez-passer « sanitaire » est une arme sanitaire.

    Allez regarder ce que se passe en Islande, en Israël, en Angleterre, etc. : autant de contre-exemples qui montrent que la vaccination doit être sérieusement évaluée en tant que moyen privilégié pour lutter contre l’épidémie de Sars-Cov-2.

    Si cette justification s’effondre : en quoi est-ce une mesure de liberté ?

    En revanche, demander à la population de protéger l’hôpital : on aura tout vu, non ? Ce n’est pas à l’hôpital de protéger la population ? 100.000 lits d’hôpital en moins en 40 ans, alors que la génération du baby-boom arrive à l’âge des gros pépins physiques, c’est une mesure de liberté ?

    Depuis 17 mois, combien d’infirmières aurait-on pu former avec une fraction de l’argent mis dans les confinements, les tests inutiles (puisqu’on ne met même pas en quarantaine les personnes qui ont une charge virale importante), l’argent délirant mis pour pallier les dégâts des 3 confinements et des couvre-feux ? Et l’argent que nous allons dépenser dans le futur pour les chômeurs, les gens qui ont des problèmes psychologiques dus aux confinements et à la gestion délirante de cette crise ?

    Regardez la Suède : comment va-t-elle s’en tirer au bout du bout par rapport à nous ?

    La liberté : c’est que des décisions démocratiques soient prises dans un conseil de défense dont rien ne filtre et dont les archives seront scellées pendant 50 ans.

    C’est cela que vous appelez « démocratie », ce que Ferry (probablement le nouvel Aristote pour les générations futures) appelle démocratie. Un cabinet opaque où des non-spécialistes des épidémies qui ne sont jamais allés sur le terrain pour lutter contre des épidémies (et qui s’ils voyaient la peste déferler s’enfuiraient dans des îles avec leur jet privé – oui, je fais cette présomption : pourquoi, vous voyez le courageux Macron rester, lui qui cède devant les routiers probablement parce que le virus, voyant de gros bras musclés, se dit : tiens, j’ai peur des routiers, je vais plutôt aller attaquer un restaurant avec des bobos ?), des gens qui ne sont jamais allés sur le terrain, qui ne connaissent rien au sujet, prennent des décisions qui impactent des dizaines de millions de gens ? Hé, réveillez-vous ! Il y a des morts, là !

    Quel est votre argument sanitaire et purement sanitaire justifiant le laissez-passer ? Là, vous réfutez la privation de liberté, OK. Mais : est-ce une mesure sanitaire ? Combien de morts en moins prévoyez-vous avec cette mesure ? Comment savez-vous que cette mesure ne va pas en faire plus qu’elle ne va en empêcher ? Toutes les personnes qui ne vont pas aller voir leur médecin, pas aller à l’hôpital ? Pas pouvoir faire de sport ?

    C’est ça, votre conception de la santé publique ?

    • Merci pour ce long texte, l’esprit de mon BLOG est de susciter un débat. Il y aurait bien plus à dire sur la liberté, vos objections sont pertinentes. La forme du billet a ses exigences et je m’efforce par soucis de clarté à me limiter à un point de vue et à provoquer des réactions: faire d’une obligation une liberté…c’est assurément pousser le bouchon très loin..
      C’est vrai le pass sanitaire est contraire au consentement éclairé.

  10. La liberté que vous proposez est une liberté vu par le petit bout de la lorgnette.
    Heureusement qu’il y a des visions grand angle !!!!!!

    • Je m’attendais à de telles amabilités. Voire ma réponse à Charly qui lui argumente son désaccord. J’aurais bien aimé que vous nous disiez un peu ce que vous voyez dans votre vision grand angle ???

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