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Activité physique sur ordonnance

Voilà que tout récemment l’activité physique est devenue objet de prescription par le médecin. La nature de cette prescription m’interpelle. Ce  n’est pas du tout que je conteste les bienfaits de l’activité physique qui est sans doute la meilleure alliée de notre santé. Mais cette activité physique sur prescription est, je crois, symptomatique du rapport singulier que l’homme entretient aujourd’hui avec sa santé. Nos représentations de la santé conditionnent ce rapport. Représentations qui revêtent quatre visages : celui du droit, de la norme,  de l’ idéal et  du bien économique.

La santé comme droit. L’idée d’un droit à la santé dérive de celle des droits de l’homme réaffirmés dans le préambule de la constitution de 1946.  On connaît le texte de l’OMS proclamé la même année, concernant la santé : « La possession du meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale.» Ce texte surréaliste n’a en réalité aucun sens. Pour le philosophe Jérôme Porée, cette déclaration est « une déclaration de toxicomane ». Le droit est en effet logé dans les rapports que les hommes instituent entre eux, il peut fonder une doctrine des droits civils, mais il ne peut pas engendrer des droits de l’homme. Le sens de ce texte est peut-être d’exhorter l’État à faire de la santé une préoccupation majeur.

La santé comme norme. La rationalité médicale est fondée sur le partage entre le normal et le pathologique. Être en bonne santé, c’est être conforme à  la  norme.

La santé comme idéal. Aujourd’hui on ne demande plus seulement à la médecine de guérir mais d’augmenter nos performances,  de nous procurer du plaisir, du bien-être. 

La santé comme bien économique. La santé est entrée dans l’économie, disait Michel Foucault. Elle met en jeu des sommes considérables : le budget de la Sécurité  sociale dépasse de 350 milliards d’euros celui de l’État.

Ces différentes représentations concourent à placer le sujet occidental dans une situation d’extériorité à l’égard de sa santé. Le concept de santé comme droit met  le sujet sous la dépendance de l’État ; la norme est par essence extérieure au sujet, elle ne le reconnaît pas dans sa  singularité; l’Idéal est une valeur vers laquelle il veut tendre, et dont il ignore en quoi elle peut proprement consister. Enfin la santé comme le bien économique renvoie le sujet au rôle de consommateur. Pour ces quatre raisons, le sujet se trouve comme dépossédé de la responsabilité de sa santé. On peut se demander aujourd’hui si nous sommes en charge de notre santé ou bien si nous la déléguons.

Dans un précédant billet j’avais évoqué la Charte d’Ottawa dont la première phrase énonçait : « la promotion de la santé est le processus qui rend les individus capables d’assurer un plus grand contrôle sur leur santé ». Ce billet dénonçait la gestion de la crise du Covid. Cette gestion, aux allures de dictature sanitaire, remettait en cause tous les acquis de notre histoire récente inspirés par la Charte d’Ottawa. Elle privait ainsi le sujet de décider lui-même de sa conduite vis à vis de la Covid-19.

Le philosophe George Canguilhem qui a consacré toute son œuvre à la santé et à la médecine considère que :«… la santé n’est nullement une exigence d’ordre économique à faire valoir dans le cadre d’une législation, elle est l’unité spontanée des conditions d’exercice de la vie. Cet exercice, en quoi se fondent tous les autres exercices, fonde pour eux et enferme pour eux le risque d’insuccès, risque dont aucun statut de vie socialement normalisée ne peut préserver l’individu. La santé n’est pas une exigence à satisfaire, mais l’a priori du pouvoir de maîtriser des situations périlleuses. » Dans ce court texte Canguilhem conteste les unes après les autres les représentations contemporaines de la santé que nous avons pointées. « La santé n’est nullement une exigence d’ordre économique à faire valoir dans le cadre d’une législation », négation du concept de santé comme bien économique et comme droit. « Aucun statut de vie socialement normalisé ne peut préserver l’individu », négation de la norme. « La santé n’est pas une exigence à satisfaire » négation de la santé comme idéal. 

Michel Foucault, dans ses conférences  au Collège de France, décrit le rapport du sujet à la santé dans l’Antiquité (1). En relisant les stoïciens et les épicuriens, Foucault nous fait découvrir que les anciens avaient avec leur santé un rapport bien différent de celui du sujet contemporain. Dans la philosophie Antique, la médecine est une manière de vivre que le sujet s’impose à lui-même. Toute la philosophie du monde antique développe la possibilité d’être le médecin de soi-même. Le médecine devait définir une manière de vivre, un mode de rapport réfléchi à soi, à son corps, à la nourriture, à la veille et au sommeil, aux différentes  activités. Un des points cruciaux  de discussion touchait au degré de dépendance que cette vie devait manifester à l’égard de l’autorité des médecins.

  Pour le sujet contemporain l’activité physique  n’est pas une discipline qu’il s’impose à lui-même mais une prescription venant de l’autorité médicale à laquelle il se soumet. Cette prescription qui concerne un comportement est en contradiction avec une dimension de la santé —comme rapport du sujet à lui-même — dans un contexte où précisément, aujourd’hui, une grande part des maladies est d’origine comportemental et où le mode de vie est essentiel à la préservation de la santé.

(1) . Foucault M. 2001. L’Herméneutique du sujet. Cours au Collège de France, 1981-1982. Paris : EHSS/Gallimard/Seuil.

Ce billet reprend de façon beaucoup plus concises les idées développées  dans mon article publié par cairn-info : https://www.cairn.info/revue-psn-2022-2-page-91.htm.  

Laurent Vercoustre

11 Commentaires

  1. La prescription de l’activité physique est une stupidité. La question ne devrait même pas être posée. Conseiller oui, prescrire non. Tout le monde doit se prendre en charge pour rester en forme : faire du sport, manger raisonnablement etc.. Prescrire du sport sur ordonnance cela veut dire infantiliser son patient. Il faut le refuser, même si c’est dans l’air du temps, surtout de la part de nos « politiques » qui veulent faire de nous des gamins immatures et soumis.

  2. Très philosophique et bel article.Je me permets de vous donner mon avis : La santé n’est pas un Droit, c’est une possibilité.
    Quand on l’a on peut l’entretenir, quand elle décline on peut essayer de limiter les dégats par l’exercice physique et la recouvrer si son déclin est dû à la négligence de son physique mais penser que c’est un droit ? Lorsque la maladie (ex. cancer ) n’est pas dû au dérèglement corporel mais à un aberration génétique, le seul droit qui existe est celui d’avoir à sa disposition par l’Etat de tous les moyens possibles pour la recouvrer. C’est vrai que dans la constitution il est dit qu’on a le droit à la santé mais c’est comme vous dites un texte surréaliste.
    Prescrire une activité physique sur ordonnance est encore une foi surréaliste. Quelle compétence a-t-i pour savoir quelle activité physique conviendrait au patient surtout si lui-même n’en a pas; il peut conseiller à la rigueur et l’orienter mais décréter par ordonnance … Et si le patient n’obtempère pas, qu’il use de son libre arbitre ? Sera-t-il puni par la Sécurité Sociale, par l’état, enverra t-on un représentant des forces de l’ordre vérifier? Lui supprimera-t-on les autres soins pour le punir ?
    L’activité physique pour sa santé est une prise de conscience de son corps ou tout simplement un plaisir qui conservera la santé.
    Sur ce, je vais me reposer après ma séance de musculation. Bonne nuit.

  3. Bonjour,
    « le sujet se trouve dépossédé de la responsabilité de sa santé » tout est dit ! Extériorité, rapport au corps et responsabilité dans nos sociétés contemporaines… c’est très intéressant, merci pour votre analyse et la référence sur Cairn. Vincent D.

  4. Merci pour ce billet qui ouvre la réflexion.
    « La santé n’est pas une exigence à satisfaire, mais l’a priori du pouvoir de maîtriser des situations périlleuses. » Pouvez préciser l’origine exacte de cette citation car le contexte me semble important pour comprendre la pensée de l’auteur, merci.

  5. Commentaire supplémentaire :
    « Maintenant il est possible que mon texte soit un peu trop philosophique et que vous ne l’ayez pas compris ! »
    Est-ce moi qui ne l’ai pas compris ou vous qui vous êtes mal exprimé?

  6. Bonjour
    En lisant le titre, je m’attendais une interrogation sur la prescription de quelque chose qui n’est ni un médicament, ni un acte de diagnostic (biologique ou radiologique), une interrogation sur le fait que quelque chose qui devrait faire partie de notre quotidien, se voit prescrit.

    En fait il n’en est rien.
    C’est un questionnement sur la santé (vaste domaine).
    « Mais cette activité physique sur prescription est, je crois, symptomatique du rapport singulier que l’homme entretient aujourd’hui avec sa santé.  »

    Personnellement, je vois la prescription d’activité physique (comme si l’on pouvait prescrire un comportement comme on prescrit une gélule) comme le symptôme de la médicalisation en marche de nos vies.

    En effet, il est de plus en plus évident que nombres de médecins veulent régenter tout ou partie de la vie des gens.
    C’est de plus en plus vrai avec la crise du covid où les médecins expliquaient ce qu’il faut faire ou pas.

    La prescription d’un « comportement » est donc parfaitement « hallucinant ».
    Mais il existe bien d’autres exemples d’injonctions médicales mais qui ne vont pas jusqu’à être inscrites sur une ordonnance.
    Ce n’est peut-être que le premier pas. L’avenir nous le dira.

    Je trouve donc que ces ordonnances d’activité physique sont une dérive de l’exercice de la médecine.
    Mais je ne vois personne s’en indigner. Mais peut-être suis je le seul à le percevoir ainsi?

    • Je suis vraiment ravi de voir un collègue rejoindre ma pensée, car contrairement à ce que vous dites vous me rejoignez complètement. Je ne comprends pas mais vraiment pas votre critique. Vous dites « En lisant le titre, je m’attendais une interrogation sur la prescription de quelque chose qui n’est ni un médicament, ni un acte de diagnostic (biologique ou radiologique), une interrogation sur le fait que quelque chose qui devrait faire partie de notre quotidien, se voit prescrit.En fait il n’en est rien. ». je suis stupéfait de constater que vous m’ayez à ce point mal compris, toute ma démonstration vise exactement la même chose que vous : dénoncer la prescription d’un comportement.Simplement elle cherche à montrer dans quel contexte cette dérive se manifeste. C’est le rapport à la médecine du sujet qui conduit à cette dérive. J’ai écrit :
      « Cette prescription qui concerne un comportement est en contradiction avec une dimension de la santé —comme rapport du sujet à lui-même — dans un contexte où précisément, aujourd’hui, une grande part des maladies est d’origine comportemental et où le mode de vie est essentiel à la préservation de la santé ». Maintenant il est possible que mon texte soit un peu trop philosophique et que vous ne l’ayez pas compris !

      • En effet, j’ai bien vu que la dernière phrase rejoignait mes considérations.
        Mais pas le reste qui rejoint la référence à votre article sur Cairn.
        D’où sans doute cette incompréhension.

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