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Bruno Latour et Gaïa

Il s’est éteint dans la nuit du 8 octobre. Philosophe pragmatique, rompant avec tous les courants de pensée antérieurs, il explorait d’autres domaines du savoir comme la sociologie, l’anthropologie, l’épistémologie, le droit, la religion. Il avait acquis une notoriété mondiale,  : ses livres sont traduits dans une trentaine de langues. En 2007,  il intégrait le cercle prisé des dix auteurs les plus cités en sciences humaines.  Il, c’est Bruno Latour. Pourtant nul n’est prophète dans son pays, Bruno Latour était rarement sollicité par nos grands  médias, il était beaucoup plus connu hors de nos frontières, notamment aux États-Unis. C’est aujourd’hui seulement, à l’heure de sa mort qu’il est propulsé au premier plan de l’actualité et qu’on lui rend hommage. Le New York Times le considérait comme « le plus célèbre et le plus incompris des philosophes français ». Incompris : il est vrai que sa philosophie novatrice  suscitait autant l’enthousiasme que la réprobation. La critique pouvait être très sévère   : « Tout bien pesé, Bruno Latour est un digne représentant de l’ambiance macaronistes : l’inflation de mots permet de ne plus s’embarrasser de sens. » lit-on sous la plume de Manouk Borzakian.[1]

Depuis les années 2000, la crise écologique a été l’objet principal de ses réflexions. Il fut l’un des premiers à percevoir que l’enjeu de la pensée politique résidait tout entier dans la question écologique. Bruno Latour  est ainsi devenu la figure de proue  de la pensée écologique.

Sa pensée repose sur une nouvelle cosmologie dans laquelle la terre n’est plus la terre mais Gaïa. Qu’est-ce donc que ce Gaïa ? Dans la mythologie grecque, c’est tout simplement la terre, la déesse qui personnifie la terre, elle est aussi l’instance créatrice de toute chose, la mer, les montagnes. Gaïa n’est pas qu’une figure d’harmonie, elle enfante des monstres comme les cyclopes, ou des monstres  à cent bras.

Dans la nouvelle cosmologie de Bruno Latour, Gaïa est cette minuscule couche, ce vernis qui recouvre la surface terrestre et où tout le vivant se trouve confiné. Ce qui contraste avec l’ancienne cosmologie où le sujet s’imaginait appartenir à un univers infini au milieu de myriades de planètes.

En réalité Gaïa est autant un mythe qu’un concept. Concept que Bruno Latour a emprunté à un scientifique anglais James Lovelock. Ce dernier avait fait le constat que l’atmosphère de la terre était « extrordinaire »  dans la mesure où elle était constituée d’un gaz très réactif l’oxygène. Cette atmosphère devrait être très instable, et pourtant elle reste toujours  à un même niveau favorable à la vie. Lovelock en déduit que quelque chose doit la réguler pour qu’elle reste constante.

Lovelock effectue des mesures de l’atmosphère dans les années 1960 1970. Il a alors dans ce domaine une réputation international, il a lui-même fabriqué des instruments de mesure. Ses analyses précises et détaillées en chimie de l’atmosphère vont l’amener  à ce concept de Gaïa. Il conçut cette théorie avec une collègue biologiste Lynn Margulis. Leur article fondateur est paru en 1974. Pour eux « l’ensemble total des organismes vivants qui constituent la biosphère peut agir comme une seule entité pour réguler la composition chimique, le pH en surface et possiblement le climat. La terre est un système physiologique dynamique qui inclut la biosphère et maintient notre planète depuis plus de trois milliards d’années en harmonie avec la vie». La grande nouveauté qu’apporte Lovelock, est qu’il considère l’ensemble des organismes vivants sur terre comme un tout.

Bruno Latour résume ainsi la théorie de Lovelock : « la Terre est un ensemble d’êtres vivants et de matière qui se sont fabriqués ensemble, qui ne peuvent vivre séparément et dont l’homme ne saurait s’extraire ».

Gaïa nous met en demeure de revoir notre conception  du rapport entre l’homme et son environnement. Il n’y a pas d’un côté l’homme et de l’autre un environnement  stable sur lequel l’homme prélèverait selon ses besoins. L’homme appartient à la totalité du vivant  à l’intérieur duquel interagissent  tous ses composants  de telle manière que le tout se maintienne dans un état d’homéostasie. Mais il y a quelques siècle le génial Spinoza ne disait-il pas « l’homme n’est pas un empire dans un empire ».

Gaïa occupe une place tout à fait centrale dans l’histoire des savoirs de l’environnement. Elle doit inspirer les programmes de recherche pour les sciences de la terre. Dans l’histoire des idées, Bruno Latour voyait dans Gaïa un évènement à la mesure des découvertes de Galilée.


[1] Géographe, postdoctorant à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL)

Laurent Vercoustre

2 Commentaires

  1. Il n’est pas rare de célébrer post-mortem des «  intellectuels » aux écrits incompréhensibles. On peut ainsi interpréter leurs écrits sans être contredit par l’auteur. Peut-être est-ce le cas pour Latour ?

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