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Numérique et humanisme

On ne compte plus aujourd’hui les publications, rapports, études ou réflexions colligées qui débattent de l’impact du numérique sur notre système de santé. Agnès Buzyn avait présenté le 25 avril 2019  la feuille de route de la politique du numérique en santé définie dans le cadre de la stratégie de transformation du système de santé. À partir de la fin 2019 des états d’avancement publiés tous les 6 mois attestent que les délais sont tenus. Par ailleurs la crise sanitaire  a joué un indéniable rôle d’accélérateur. C’est ainsi qu’une vingtaine de projets ont été mis en place dans des temps records.

Une inquiétude traverse cependant toutes les études consacrées au numérique : une inquiétude de l’ordre de l’éthique. Le numérique ne va-t-il pas bouleverser la relation  médecin-malade ? Voilà ce qu’on lit dans un rapport commandé par le comité consultatif national d’éthique (CCNE)[1] : « La place de l’humain au cœur du système de santé a été régulièrement réaffirmée au cours de la consultation et le risque d’une déshumanisation de la relation soigné/ soignant largement souligné. »

L’humain ! Arrêtons-nous sur ce mot : L’humain, l‘humanisme. le discours éthique contemporain nous renvoie constamment à cette référence indéfiniment disponible : l’humanisme ! Mais qu’est-ce que l’humanisme ?L’humanisme est une sorte de fourretout dans lequel on peut trouver une grande variété de significations. Quand on l’utilise dans le domaine de la médecine, il renvoie plutôt à un amour des hommes,  à un respect,  à un dévouement à l’autre. Quand on dit « humain » en médecine on évoque une relation  médecin-malade idéalisée.

Ce qui m’a toujours étonné c’est que, en taxant cette relation d’humaine, on en fait une spécificité humaine,  c’est à dire absente dans le monde animal. Or ce qui me semble le plus spécifique, le plus humain chez l’homme par rapport à l’animal c’est au contraire sa capacité de nuisance. La terrible caractéristique de notre espèce est la guerre intraspécifique. Dans le règne animal, il n’y a de combat avec intention de tuer qu’entre prédateurs et leur proies.

Revenons maintenant à une définition épurée de l’humaniste : L’humaniste affirme sa foi en l’être humain qu’il place au centre de tout. Il y a aussi dans l’humanisme, la dimension de la culture, un humaniste est un homme cultivé. Cette assignation de l’homme au centre de tout revendiquée par Descartes est sévèrement critiquée par Spinoza dont on connait la formule « l’homme n’est pas un empire dans un empire ».  Et que dire d’un Lévi-Strauss qui dans cette magnifique phrase renverse la perspective humaniste : « Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire l’homme occidental ne pût-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière constamment reculée servirait à écarter des hommes d’autres hommes. »

Et puis,  il y a eu à la fin des années 60′ une galaxie de penseurs qui , chacun à sa façon, vont pourfendre l’humanisme. Ce sont Barthe, Lacan,  Derrida, Deleuze, Lévi-Strauss et Foucault. Foucault nous intéresse  particulièrement parce que la médecine  a dans son œuvre une place capitale,  deux de ses œuvres majeures  sont consacrées à la médecine: Histoire de la folie à l’âge classique et Naissance de la clinique. Foucault nous décrit une généalogie de la relation patient-médecin.

« La médecine grande héritière du pouvoir pastoral » disait Foucault. C’est ainsi que le dialogue entre le prêtre et son pénitent, qu’on a appelé la confession, a été relooké sous la forme du colloque singulier. Il en garde la même structure, celle d’un face à face, où l’un doit dire à l’autre les vérités les plus intimes sur lui-même. Ce qu’il devait dire autrefois était le prix de son salut, ce qu’il doit dire aujourd’hui est celui de sa santé. Tout dire pour guérir.

Dans les premières pages de Naissance de la clinique Foucault a sur le colloque singulier une phrase d’une incroyable férocité, on a le sentiment qu’il l’a ciselée  comme un orfèvre pour terrasser de son mépris la faiblesse des analyses contemporaines du couple médecin-malade : « Cet accès à l’individu, nos contemporains y voient l’instauration d’un colloque singulier et la formulation la plus serrée d’un vieil humanisme médical, aussi vieux que la pitié des hommes. Les phénoménologies acéphales de la compréhension mêlent à cette idée mal jointe le sable de leur désert conceptuel ; le vocable faiblement érotisé de la rencontre et du couple médecin-malade s’exténue à vouloir communiquer à tant de non-pensée les pâles pouvoirs d’une rêverie matrimoniale[2]. »

Si le numérique fait disparaître le colloque singulier, nous n’en serons pas vraiment fâchés!!!


[1] NUMÉRIQUE & SANTÉ QUELS ENJEUX ÉTHIQUES POUR QUELLES RÉGULATIONS ? Rapport du groupe de travail commandé par  médecin -patientle comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) avec le concours de la commission de réflexion sur l’éthique de la recherche en sciences et technologies du numérique d’Allistene (CERNA). 19 novembre 2018.

[2] Michel Foucault, Naissance de la clinique,. p. X-XI.

Laurent Vercoustre

4 Commentaires

  1. Je suis rassuré, je ne suis pas le seul à rester interrogatif sur la dernière phrase.
    Excellent billet, dont la lecture m’a rendu moins bête.

    • Merci Gérard, on dit que le Foucault des débuts avait un style baroque, flamboyant. Les derniers Foucault en particuliers les trois derniers tomes de son histoire de la sexualité, montre un style épuré , les phrases sont courtes, presque sèches sans envolées lyriques.
      La phrase en question est particulièrement tortueuse on pourrait dire tueuse ( oh la la tu as vu ce jeu de mot!!! ) On sent en effet derrière cette sinuosité l’homme qui a besoin de cracher son venin. Je me souviens d’une émission à France Culture où était invité un certain Nora qui est philosophe et académicien il avait bien connu Foucault et il disait de lui qu’il était méchant et capable d’une grande méchanceté.
      C’est un peu en contradiction avec un livre qui s’intitule « ce qu’aimait veux dire » il s’agit de l’amour d’un jeune écrivain pour Foucault et qui décrit un Foucault bienveillant qui ouvre sa porte à tout le monde. Le prochain billet est presque terminé… j’aurai besoin de ton ressenti
      Bonne nuit !

  2. Bonjour, je suis un peu désarçonné par votre billet et cette posture contre-humaniste…qu’entend Michel Foucault par « vieil humanisme médical » ? j’avoue ne pas avoir lu sa Naissance de la clinique. Vous semblez vouloir la disparition du colloque singulier au profit du numérique. Je comprends bien sûr ,dans une certaine mesure, que « l’humain » soit une sorte de relation idéalisé médecin-malade. Bref, pouvez vous éclairer ma lanterne ? Votre blog présente toujours des pistes de réflexion pertinentes. Vincent D.

    • Je vous remercie pour l’intérêt dont vous témoigner pour mon BLOG. Alors pourquoi Foucault était-il si férocement hostile au colloque singulier.D’abord je crois parce que c’est une relation où le médecin tous les pouvoirs sur le malade. C’est une relation qui fait jouer le paternalisme.Il faut mettre cela en perspective avec le Foucault qui avec son livre Les mots et les choses nous annonçait la mort de l’homme. Livre très difficile, il n’est pas possible ici ‘expliquer cette mort de l’homme.

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