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Hommage à Michel Serres

Michel Serres s’est éclipsé au début de l’été, le 1er juin, à l’âge de 88 ans. « Il est mort très paisiblement à 19 heures entouré de sa famille », nous confie son éditrice Sophie Bancquart.

Sa biographie témoigne de son goût pour le voyage. A 18 ans, Michel Serres cède à l’appel de la mer. Mais à peine admis à l’Ecole navale, il change de cap et entre à l’École normale supérieure, il est reçu second à l’agrégation de philosophie À cette occasion Georges Canguilhem le félicite : « À ce concours, le meilleur est toujours reçu deuxième. Ce fut naguère mon cas. C’est aujourd’hui le vôtre. ». De voyageur des mers il devient voyageur de l’esprit.

Michel Serres ne sera pas à l’origine d’un arsenal conceptuel à la mesure de celui que nous a laissé un Michel Foucault. Les destins des deux Michel se croisèrent d’ailleurs à l’université de Clermont- Ferrand où ils étaient tous deux enseignants. Michel Serres poursuivra sa carrière d’enseignant à Vincennes et à la Sorbonne puis à l’Université de Sanford située au cœur de la Silicon Valley.

Les philosophes de sa génération, en particulier Gilles Deleuze, le tiennent un peu en disgrâce et ne le soutiennent pas lorsqu’il postule au Collège de France. Lui ont-ils tenu rancune de cette sentence qu’il se plaisait à répéter dès l’âge de 30 ans : « un philosophe qui se respecte doit cesser de lire ses contemporains ». Il se consolera en étant élu à l’Académie française en 1970, au fauteuil n° 18 qui avait été occupé par Edgar Faure. Ces deux immortels avaient en commun un extraordinaire humour. Michel Serres était un homme d’une grande gaîté et d’un naturel optimiste. Pour lui, le bilan de l’existence humaine est plutôt en faveur du bonheur que du malheur.

Fils de paysan, Michel Serres conserve une sorte de bon sens terrien. Aux concepts il préfère le récit. Lui-même affirme que le récit dépasse le concept. Il se montre d’ailleurs un prodigieux conteur. À une époque où tous les discours historiographiques ne cessent d’affirmer « la fin des grands récits », il réhabilite le Grand Récit de l’Univers. Il y a du Montaigne chez Michel Serres, Montaigne dont il partageait les origines gasconnes et dont les Essais abondent de récits. A l’instar de Montaigne, Michel Serres curieux de tout, promène sur le monde qui l’entoure un regard perspicace.

Tout au long de ses livres, il ne cessera de nous montrer que la période que nous vivons est exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité. Né le 1er septembre 1930, son enfance restera marquée par la Seconde guerre mondiale. Il avait 15 ans lorsqu’explose la bombe d’Hiroshima. Ce traumatisme le conduira à renoncer à la carrière scientifique qui semblait tracée pour lui et à entreprendre des études de philosophie. Dans son livre « Le temps des crises », il soutient que la Seconde mondiale marque le temps d’un basculement.  La première guerre mondiale considérée à juste titre comme le plus atroce des charniers avait fait moins de morts que la grippe espagnole ». Avec les 60 millions de morts de la seconde guerre mondiale, l’homme en termes de thanatocratie fait mieux que la nature. Quand on lui demandait pourquoi il était devenu philosophe, il répondait : « Parce que je suis un enfant d’Hiroshima. » Pourtant Michel Serres est fondamentalement optimiste et se plaît à souligner que nous traversons depuis la Seconde guerre mondiale une période de paix : plus de 70 ans de paix, ce n’était jamais arrivé de toute l’histoire de l’humanité. Et il est prêt à croire que l’hécatombe de la Seconde guerre mondiale aura servi de leçon.

Ailleurs il nous fait voir ce qui est pour lui l’une des transformations majeures de notre société : la quasi disparition du monde rural. Au cours du XXe siècle, le nombre de paysans a chuté vertigineusement passant de 90 % au début du siècle à 2% dans les années 1960-1970. Or l’importance d’un évènement est proportionnel à la longueur de la période qu’il achève. Depuis 10 000 ans l’humanité vivait de la terre et y travaillait. Pour Michel Serres l’épuisement de la population constitue l’une des ruptures les plus importante du monde contemporain. Avec elle s’achève le néolithique.

Quant à la révolution numérique, elle crée pour Michel Serres une crise globale. L’écriture avant Jésus-Christ, l’imprimerie au XVe siècle avaient transformé tous les secteurs de la société, le droit, la religion le commerce, la science, la pédagogie, l’art de gouverner. « Preuve concrète que les technologies douces ont mille fois plus d’influence sur les sociétés que les technologies dures, aux conséquences surévalués, en comparaison ». Il nous faut « assumer l’expérience, évidente et globale que l’ensemble de nos institutions connaît désormais une crise qui dépasse de fort loin la portée de l’histoire ordinaire ». Et Michel Serres s’écrie « Dites maintenant ce qui n’est pas en crise ! [1]»

N’oublions pas pour terminer l’intérêt de Michel Serres pour Tintin auquel il consacre un ouvrage. Il était d’ailleurs l’ami d’Hergé. Hergé a inventé pour la BD « la ligne claire », il y a aussi un peu de Hergé et de cette ligne claire chez Michel Serres qui a su mieux que personne raconter la philosophie de manière simple et imagée.


[1] Michel Serres, Temps des crises, Poche –Le Pommier 2012 p.38-39.

Laurent Vercoustre

4 Commentaires

  1. Magnifique hommage à un philosophe qui n’a pas dédaigne la bande dessiné
    Se

    Magnifique hommage à un « eclaireur » qui a su captiver des lecteurs parfois rebutés par la « culture » et qui n’a jamais méprisé d’autres formes de communication comme les BD

  2. Bel hommage Docteur , encore une fois très informatif. Je ne connais pas vraiment Michel Serres, mais j’ai lu quelques textes et interview et apprécié celui de son investiture à l’Académie Français. C’est à ça qu’on reconnait l’intelligence et l’humanisme.
    Deux jolies citations : » Le monde tend vers l’angélisme et il n’a jamais été plus satanique. » et « Un chercheur est celui qui risque sa vérité et qui se casse la figure »
    à méditer.

    • Merci Inoxydable pour ces belles citations : « le monde tend vers l’angélisme et il n’a jamais été aussi satanique »,voilà une réflexion aussi percutante que perspicace !

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