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Ségur de la santé : des sous, des sous pour l’ Hôpital, un point c’est tout !

L’épidémie de Covid-19 aura été pour l’Hôpital une épreuve et une aubaine. Une épreuve parce que l’hôpital a pris de plein fouet l’épidémie, faute d’une meilleure gestion en amont, une aubaine parce que les augmentations de salaires revendiquées depuis si longtemps ont enfin été exhaussées. C’est «la plus grosse augmentation de revenu jamais proposée dans ce pays », reconnait Olivier Véran.

8,2 milliards pour le personnel hospitalier dont :

– Un enveloppe annuelle de 7.6 milliards d’euros pour les personnels paramédicaux et non médicaux correspondant à une hausse de salaire « socle » de 183 euros net mensuels et à 15 000 recrutements.

– 450 millions d’euros pour les praticiens hospitaliers afin de « renforcer l’attractivité de l’Hôpital public ». Il est prévu de rehausser l’indemnité d’engagement de service public à hauteur de 1010 euros mensuels pour tous les praticiens ! Ça veut dire que tout praticien qui renonce à un secteur privé se verra attribuer 1010 euros par mois en plus de son salaire, Olivier Véran fait là un somptueux cadeau à ses collègues hospitaliers. Ce n’est pas tout ! il est prévu de réviser les grilles avec la fusion des trois premiers échelons et la création de trois échelons en fin de carrière. Ces 3 derniers échelons seront rémunérés comme suit : 5000 euros annuels bruts de plus pour le premier, 5000 euros brut annuel, pour le second et 7000 euros pour le dernier échelon !

À ces augmentations salariales s’ajoutent 19 milliards d’investissements destinés à l’hôpital. 13 milliards pour la reprise de la dette hospitalière et six milliards d’euros qui seront débloqués sur 5 ans pour l’investissement dans le système de santé. Cet argent servira à renouveler le matériel, à améliorer les bâtiments, ou encore à développer le numérique. Dans le détail, 2,1 milliards d’euros seront consacrés aux Ehpad et autres établissements médico-sociaux, 2,5 milliards à des projets hospitaliers prioritaires et aux « investissements ville-hôpital, enfin 1,4 milliard au rattrapage du retard sur le numérique en santé.

Citons les principales mesures prises en sus de ces largesses budgétaires :

– Réforme du financement de l’Hôpital, avec pour objectif de réduire la part de la tarification à l’activité (T2A), et de mieux prendre en compte la qualité des soins.

– Assouplissement du principe des 35 heures hebdomadaires, via des « dispositifs d’annualisation du temps de travail ».

Augmentation du nombre de paramédicaux formés

Quelques 2000 places supplémentaires seront ouvertes dès la rentrée 2020 en Institut de formation en soins infirmiers (Ifsi) et le nombre d’entrées en formation d’aides-soignantes sera doublé d’ici 2025. 

– Création de 250 postes d’enseignants universitaires. Ces postes de titulaires et d’associés, qui seront créés dans les cinq prochaines années, seront ouverts aux praticiens exerçant en ville comme à l’Hôpital.

– Enveloppe de 50 millions d’euros pour créer 4 000 lits « à la demande » dans les hôpitaux dès cet hiver. Cela permettra « de prévoir l’ouverture ou la réouverture de lits dans les structures selon les besoins » pour que les établissements puissent « s’adapter à la suractivité saisonnière ou épidémique », a dit le ministre.

On voit que l’Hôpital est le grand gagnant de ce Ségur de la santé. Ces réformes prises hâtivement, dans un climat covidien où le pathos l’emportait sur la réflexion, relèvent de la démagogie et de l’inconscience. Mais peut-on même parler de réforme ? On espérait une refondation du système de santé. On a assisté à une distribution de fonds. On a entendu tout au long des négociations les éternels poncifs, « sauvons l’hôpital public », « l’Hôpital pierre angulaire de notre système de santé » !

Faut-il vraiment sauver l’Hôpital public dans sa structure actuelle? Là est toute la question. Dans un de mes livres[1] ainsi que dans quelques billets de mon blog, j’ai défendu la thèse d’une déconstruction de l’hôpital. Faut-il faire de l’Hôpital la pierre angulaire de notre système de santé ? Certes non, ce sont les soins primaires, c’est la médecine de ville que l’on doit mettre aux commandes du système de soins. J’ai développé ce point de vue mainte fois.  Or le Ségur de la Santé a totalement occulté médecine de ville. Le Dr Jacques Battistoni président de MG France qui attend un geste important lors des futures négociations conventionnelles fait le même constat : « Les médecins généralistes ne comprendraient pas que le secteur ambulatoire ne bénéficie pas d’un investissement du même ordre, signal d’une volonté de transformation profonde du système de santé ».

Il suffit de regarder autour de nous pour constater que ce Ségur de la Santé est une aberration. La France (avec l’Allemagne) consacre la part la plus élevée de sa richesse nationale à la santé de tous les pays d’Europe : 11,3% du PIB, en croissance depuis 2010 (+1,4% par an). Soit une dépense moyenne par habitant de 3626 euros : c’est un quart de plus que la moyenne dans l’UE. La majorité de ces dépenses, 32%, est consacrée à l’Hôpital, contre 27% à la médecine privée. Une part plus élevée que dans le reste de l’Europe, et diamétralement inverse à celle d’un pays comme la Suède, où c’est 34% pour la médecine de ville et 22% seulement pour l’Hôpital.

L’Hôpital dans sa forme actuelle est un puits sans fond qui engloutira les crédits que ce Ségur de la santé lui a si généreusement octroyé, et faute d’une réforme structurelle, les problèmes rejailliront inéluctablement dans quelques mois. Il était certes légitime de relever le revenu des soignants parmi les moins bien rémunérés d’Europe. Il faut savoir que par ailleurs l’Hôpital étouffe sous le poids d’une administration pléthorique. Selon les chiffres de l’OCDE, 35,22% des emplois hospitaliers en France ne sont pas médicaux ou paramédicaux, contre 24,3% en Allemagne. Se rapprocher du taux allemand équivaudrait à économiser 127 000 postes dans la fonction publique hospitalière.

Signalons enfin que le ralentissement de la consommation de soins et de biens médicaux (CSBM) observé en 2018, s’expliquait principalement par la nette décélération des soins hospitaliers. À la suite de ce Ségur de la Santé, on doit s’attendre à une augmentation de la CSBM due à une augmentation des dépenses hospitalières. Augmentation qui n’aura pas d’impact sur le niveau de santé générale de la population.

Faute d’imagination, nous reconduisons de réformes en réformes l’esprit des ordonnances de 58 qui avaient institué un système de santé hospitalo-centré. Olivier Véran qui n’a fait que céder à la pression médiatique chauffée à blanc par l’épidémie de la covid-19, l’histoire jugera sévèrement sa réforme.


[1] « Faut-il supprimer les hôpitaux ? l’hôpital au feu de Michel Foucault. » Éditions L’Hamattan 2009.

Laurent Vercoustre

9 Commentaires

  1. Sur le fond, je vous rejoins presque totalement.
    Sur la forme, exaucer ou exhausser ? Les demandes d’augmentation ont été exaucées, mais pas les augmentations. Celles-ci pourraient-elles être exhaussées, encore qu’on est à la limite du pléonasme ? L’augmentation est en elle-même un accroissement, alors que le terme s’entend plutôt comme une surélévation dans l’espace (exhausser une estrade) et non pas comme une quantité qui s’accroit.

    Mais tous les jours la langue évolue et nos repères sont fluctuants…

  2. Parce que vous trouvez qu’une prime de 1000 euros BRUT pour renoncer au secteur libéral en tant que praticien hospitalier c’est beaucoup???
    Personnellement, c’est 200 euros par mois d’augmentation (prime) après 20 ans d’exercice public… aucune revalorisation de la permanence des soins que ce soit en temps ou en salaire, alors qu’elle constitue le principal facteur de pénibilité à l’hôpital. Toujours aucune définition du temps de travail (je suis très très loin des 35h). Enorme déception…

  3. Cette division entre médecine de ville et médecine hospitalière est totalement artificielle et n’a aucune justification. Les médecins sont nourris par le même porte-monnaie (ONDAM). A quand un seul statut comme les notaires ?
    Tant que cette séparation artificielle existera, il y aura des fantasmes et des jalousies d’un autre âge !

  4. Ces mesures sont pour l essentiel du rattrapage salarial Par rapport à la moyenne des autres pays cités
    Qu il faille s occuper de la Médecine de ville est certain, tant elle es saturée avec des généralistes esseulés et épuisés par l ampleur des taches, ayant bien peu de temps pour dépistage et prévention, gestes techniques
    Que proposez vous comme réforme ?

    • Merci pour votre réaction. Ce que je propose comme réforme on peut le trouver dans le livre que j’ai écrit qui s’intitule « réformer la santé? la leçon de Michel Foucault. » Éditions Ovadia. Je pense que la première réforme à réaliser concerne les métiers de santé. J’écrirai sans doute un billet sur cette question. Il faut mettre résolument le généraliste au centre du système en lui donnant des moyens largement supérieurs ceux dont ils disposent aujourd’hui.

  5. Bien vu cher confrère. Je rajouterai que la Santé en France est pilotée depuis des lustres par des technocrates persuadés de détenir la vérité, d’en savoir plus que les professionnels de terrain, et certains que ce sont eux qui font tourner le pays. En réalité ils l’empêchent surtout de vivre et travailler correctement en nous paralysant dans un enfer administratif. En ce sens, rien ne va changer et il n’y pas grand chose à espérer tant que ce dit enfer restera en place. Ceux qui vivent et profitent de cette administration pléthorique, nos brillants énarques en particulier, ne sont nullement prêts à céder un seul pouce de terrain. Ce Ségur ne représente que quelques cacahuètes pour faire taire les protestataires. Les salaires ont ils rattrapé la moyenne Européenne? On dirait bien que non. Quant à la médecine libérale il n’est pas étonnant qu’elle soit « oubliée » puisque cela fait trente ans, voire plus, que les politiques de tous bords cherchent à la faire disparaître. L’objectif de nos dirigeants est de faire en sorte que l’Etat contrôle tout et tout le monde. Celui ci nous dira, et nous dit déjà, comment nous devons travailler. Nous venons de voir le résultat d’une telle conduite : beaucoup trop de morts.

  6. Je ne sais pas si je suis autorisée à vous poser une question qui me taraude depuis quelque temps .Est-il vrai comme le déclare le PR Yoram Lass, éminent professeur de médecine israélien que les tests actuels ne font pas la différence entre un virus du covid actif ou mort .Il ajoute que l’on comptabilise comme atteintes des personnes saines et guéries. Par ailleurs les nouveaux foyers d’infection ( j’exècre le terme de cluster) , sont-ils révélés par des personnes nouvelles qui vont consulter leur médecin ou plus simplement sont-ils le résultat des tests qui se multiplient. J’ai été atteinte et c’est par hasard que je l’ai appris, ainsi que mon conjoint .Nous n’avons pas vu de médecins et nous nous sommes soignés avec du Dafalgan et en plus de la Lisopaïne pour moi car je souffrais de maux de gorge. Je suis avec attention le professeur Raoult depuis quelques années après l’avoir vu lors d’une émission sur LCP. Il m’a intéressé et j’ai acheté nombre de ses ouvrages . J’habite la Moselle et chez nous en mars, ça tombait comme à Gravelotte.
    Je termine en ajoutant que je ne suis pas inquiète et que mes interrogations sont liées au fait que de par ma formation de conseillère en ESF, je suis très attentive à la prévention santé, démarche effectuée dans le cadre de mon travail à la CAF. Ne travaillant plus, je suis présidente d’une association à Sarreguemines où nous abordons tous les sujets de vie quotidienne , et la santé en fait partie.
    Cordialement et bravo pour votre blog que j’ai découvert avec un réel intérêt.

  7. La meilleure façon de ne pas résoudre un problème est de faire comme s’il n’existait pas nous a appris depuis longtemps Paul Watzlawick que si peu ont lu !
    La grande machine hospitalière soviétiforme inventée en France en 1958 est depuis longtemps dans le coma. Elle a montré son inadaptabilité de plus en plus criante à la réalité sanitaire où nous vivons et aux besoins fondamentaux de la population toute entière.
    Tout acharnement, y compris financier, est promis à l’échec. Tout système nait, vit, se développe puis meurt, chacune de nos précieuses cellules ne fait rien d’autre. Alors la tactique du plus de la même chose est indéfendable.
    Modeste bricoleur, les tentatives de dépannage d’un mécanisme défaillant en tentant de serrer encore plus un écrou non desseré n’ont eu qu’un résultat désastreux. Détériorer définitivement la vis…
    Alors Ségur ou c’est pas « gur », on se goure totalement en refusant de penser de manière systémique ( donc non systématique) les problèmes qu’on à affronter.
    Puissent des blogs comme celui-ci continuer à forcer un peu les cerveaux à penser plus loin que leur chapelle privée. Oui le « communautarisme professionnel » en saucissonnant la réalité est aussi dangereux que tous les autres pour notre avenir.

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