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Vies gâchées contre vies sauvées

« Quoiqu’il en coûte » martelait Macron dans son discours du 12 mars 2020 alors que la première vague de la Covid-19 déferlait sur notre pays. Le 16 mars au soir il décidait le confinement. Dans les derniers jours de ce mois de janvier, un troisième confinement était dans l’air : Castex et Véran plaidaient en sa faveur : le variant anglais menaçait de nous envahir et de faire flamber l’épidémie. Au sommet de l’Etat, on hésitait. Finalement le confinement devra attendre, nous annonçait Castex. On se contente d’un durcissement du couvre-feu, c’est le commerce non alimentaire qui en subira les frais.

Ce n’est plus le même Macron qui prend cette décision. Fini l’élan humaniste, c’est l’heure des comptes, le chef de l’Etat a pris la mesure du « quoique qu’il en coûte ». Ce coût est exorbitant. Les indicateurs économiques n’ont jamais été aussi catastrophiques. Les économistes nous apprennent que la France a emprunté un milliard d’euro par jour en 2020 et que la dette nationale s’élève à 120 % du PIB, elle était autour de 100 % avant la crise. Pourtant le coût humain des mesures sanitaires dépasse largement le coût économique. Il se compte en vies gâchées. Vies gâchées des restaurateurs, des patrons de bar, des enfants masqués à l’école, des voyageurs empêchés de voyager. Vies gâchées ou simplement perdues, il y a des suicides, il y a les cancers qui ne sont pas pris à temps.

Le philosophe Gaspar Koenig appelle à rationaliser la gestion de la crise. Il propose de la mettre en équation : temps de vies prolongée contre temps de vies gâchées ; années gagnées sur la mort contre années perdues pour la vie. ». Il est certain qu’en posant ainsi l’équation, les années perdues pour la vie seront largement supérieures au temps de vies prolongées. On sait que la Covid-19 touche avant tout les personnes âgés, 75% des personnes décédés ont plus de 75 ans. La baisse de l’espérance de vie en 2020 a été de 0,5 années pour les hommes (six mois) et de 0,4 années (près de 5 mois) pour les femmes. Si on suit le philosophe, on a tout intérêt à sacrifier les vieux qui seront privés d’une espérance de vie dérisoire de quelques mois pour éviter au plus grand nombre et en particulier aux jeunes une vie gâchée.

Gaspar Koenig s’en tient à une approche comptable de la crise. Peut-on fonder une conduite sur la mise en équation de vies humaines ? Sur cette question deux morales s’affrontent depuis le 18e siècle jusqu’à nous. La première est l’utilitarisme du philosophe anglais Jeremy Bentham. L’idée directrice de l’utilitarisme peut s’énoncer assez simplement : « une action est bonne quand elle tend à réaliser la plus grande somme de bonheur dans l’univers pour le plus grand nombre d’êtres concernés par cette action. Elle est mauvaise dans le cas contraire, c’est-à-dire quand elle tend à augmenter la somme globale de malheurs dans le monde ». Au mot utilitarisme on substitue parfois le mot conséquentialisme, parce que selon la morale de Bentham les conséquences d’une action sont les seuls critères permettant de juger de la moralité de l’action.

En face de Bentham se dresse l’imposante figure de Kant. La morale de Bentham vise le bonheur, celle de Kant le devoir. Devoir d’accomplir la loi morale qui est en chacun de nous. Loi morale qui confère à l’homme sa dignité. Kant écrit à propos de la dignité quelque chose qui n’avait jamais été écrit avant lui : « Les choses ont un prix, mais l’homme a une dignité, laquelle est sans degré, ni parties, de sorte que tous les hommes sont dignes de la même dignité. » Pour Kant tout être humain est un absolu et il n’est pas question de le mettre en balance dans une équation. La morale kantienne commande de traiter chaque homme comme une fin en soi et non comme un moyen.  C’est le principe kantien de dignité qui a fondé la morale moderne de l’Occident. Sur lui s’enracinent nos valeurs républicaines, liberté égalité fraternité. Valeurs radicalement nouvelles ? Pas vraiment, car la morale de Kant s’inspire de la pensée chrétienne. La pensée chrétienne en nous enseignant l’amour inconditionnel de notre prochain avait déjà avait déjà mis fin à l’ordre moral de l’Antiquité, ordre hiérarchique, aristocratique fondé sur l’excellence, la perfection.

 Il faut reconnaître que l’utilitarisme peut séduire dans certaines circonstances dramatiques. Je pense au tri des malades du fait de l’allocation de ressources rares. Dit plus simplement, que faire quand il ne reste plus qu’un respirateur pour trois prétendants ? Situation qu’ont connue nos réanimateurs au plus fort de la première vague. Dans ces circonstances les calculs de l‘utilitarisme offrent des réponses. Réponses qu’on peut trouver dans un article du New England Journal of medicine intitulé Répartition équitable des ressources médicales limitées à l’époque de Covid-19.

Le principe général énoncé dans cet article est de sauver le plus de vies et le plus d’années de vie possible. Priorité donc « aux malades qui pourraient guérir s’ils sont traités sur ceux qui ont peu de chances de se rétablir même s’ils sont traités et sur ceux qui sont susceptibles de se rétablir sans traitement. ».

Pour maximiser le nombre d’années à vivre, il faut donner priorité aux plus jeunes. Cela est conforme aux directives italiennes qui attribuent la priorité à l’accès aux soins intensifs aux patients plus jeunes présentant une comorbidité grave plutôt qu’aux patients âgés. 

Pour les patients qui ont des pronostics similaires, les auteurs préconisent le tirage au sort, telle une loterie plutôt que la règle, premier arrivé, premier servi. Les patients sont par ailleurs avertis qu’ils peuvent être à tout moment retirés d’un ventilateur ou d’un lit de soins intensifs pour l’attribuer à d’autres personnes considérées prioritaires.

Et puis il y a cette recommandation plus surprenante d’allouer en premier les ressources rares « aux agents de santé de première ligne et aux autres personnes qui soignent les malades. « Ces travailleurs devraient avoir la priorité non pas parce qu’ils sont en quelque sorte plus dignes, mais en raison de leur valeur instrumentale : ils sont essentiels à la lutte contre la pandémie. ».

Enfin il ne devrait y avoir aucune différence dans l’allocation de ressources limitées entre les patients atteints de Covid-19 et ceux souffrant d’autres problèmes de santé.

A vrai dire et pour conclure cette philosophie utilitariste ne me satisfait pas vraiment et éveille chez moi des inquiétudes. Dès qu’on établit une hiérarchie entre les hommes, qu’on accorde à l’un ce qu’on retire à l’autre, on court le risque de déraper vers des dérives eugéniques. Ce dont nous préserve la morale de Kant. Si l’on est kantien, l’approche comptable de Koenig n’a pas de valeur morale.

Laurent Vercoustre

14 Commentaires

  1. Merci Dr Vercoustre pour ce beau billet. Je relève une phrase : »Dès qu’on établit une hiérarchie entre les hommes, qu’on accorde à l’un ce qu’on retire à l’autre, on court le risque de déraper vers des dérives eugéniques »…
    La question ne se pose même pas en temps d’élections durant lesquelles les Politiques iront jusque dans le EHPAD recueillir des votes même chez les Alzheimer ou les grands dépendants , j’en sais quelque chose. Là, on ne fait pas le difficile, leurs voix compte comme pour un jeune même s’ils n’ont rien compris, c’est comme pour leur « consentement éclairé « à la vaccination.
    Vous avez demandé à MdL si cet article était un Fakenews
    https://www.francesoir.fr/videos-debriefings/vaccination-en-israel-des-chiffres-de-mortalite-qui-interpellent-video
    Je vous donne la source originale avec graphiques et tout :
    http://www.nakim.org/israel-forums/viewtopic.php?p=276314
    Il suffit de Googlertrad pour comprendre.

  2. Merci Laurent,
    Cette épidemie, comme toute épidemie est un crash test grandeur nature. C’est au niveau sociétal, ce qui se passe au niveau d’une vie, après l’annonce d’une maladie potentiellement mortelle. Pour l’avoir vécu avec un petit garçon de 6 ans, atteint d’une leucemie, je revis au jour le jour, entre angoisse et espoir, dans l’incertitude du lendemain. Lorsque le ciel se ferme, et que la fin s’approche, il ne nous reste que les yeux pour pleurer. C’est ce que vivent les proches de ceux qui passent en réanimation et pour un tiers en meurent. Est-ce que pour cela , les autres doivent s’interdire de vivre et d’en éprouver du plaisir. Certainement pas car quand on traverse les enfers, il est bon de pouvoir s’appuyer sur celles et ceux qui sont sur la berge. Comme le dit un autre contributeur, nous connaissons tous des moments « gâchés » et nous connaîtrons tous la fin de vie et la mort. Ce que nous faisons de notre vie, n’est-il pas plus important que ce que nous pensons de notre vie. Comme l’écrivait un père de l’Eglise:  » Seuls les actes comptent »

    • Belle analyse avec un titre qui annonce déjà l’option préférée. Certains exemples de vies gâchées me semblent également discutables : le masque des enfants n’est pas si mal vécu, et les voyageurs privés de voyages relativiseront la frustration d’un report…
      Et puis la fameuse perte d’espérance de vie, négligeable après 90 ans peut dépasser les 10 ans à 70 ans ! C’est une confusion répandue que de parler de la seule moyenne. A chaque âge la perte est différente même si les plus agés sont sur-représentés. C’est la limite de l’effet moisson qui n’est audible que si l’on parle de moyenne.
      La réflexion est également à contextualiser et est très judicieuse maintenant. Il y a 10 mois, le quoiqu’il en coûte a été prononcé avec un espoir de fin de tunnel plus rapide….

  3. Il y a une faille non négligeable, il me semble, dans ce raisonnement, c’est que l’alternative n’est pas confinement et vies sauvées : de nombreuses études montrent que le confinement n’a rien sauvé. Mais soigner ou ne pas soigner. Cette maladie se soigne. Elle se soigne en Chine, en Inde, au Vietnam, au chiapas à Cuba etc. Qu’on soigne les gens et seuls des vieillards en fin de vie mourront, en effet peut-être de cette maladie. Nous mourons tous. Faire vivre la vie que l’on fait vivre aux vieillards en ehpad sans même leur demander leur avis est une honte absolue. TOUTES les vieilles personnes que je connais n’en peuvent plus et ont perdu toute envie de vivre. Elles veulent toutes reprendre une vie normale. Et les risques qui vont avec.
    C’est faux que nos sociétés se « sacrifient » pour les pauvres vieillards. Depuis quand nos sociétés se sacrifient pour quiconque? Ne laissons-nous pas des femmes accoucher dans la rue? Ne laissons-nous pas des gens mourir noyés plutôt que leur donner un bout de pain? Nous sacrifions notre économie pour que la déforestation et la pollution tous azimuth cesse? Pas du tout. Nous nous sacrifierions pour quelques vieux grabataires qui urinent dans les couches qui ne sont pas changées? Quelle blague.
    Nous avons fait des tas de guerres « humanitaires ». Vraiment? Des guerres humanitaires? Qui peut le croire? L’histoire a parlé.
    C’est une guerre. Ceux qui la gagneront ne sont pas les vieillards dans les ehpad, Ceux qui la gagnent déjà on les connaît. Regardez qui fait faillite, qui s’enrichit.
    Les vieux ne gagnent que la prison et le désespoir. On ne leur laisse même pas la liberté de choisir. Qui peut oser dire que c’est pour leur bien? Des gens de 80, 90 ans et plus, et on les traite comme des débiles incapables de dire ce qu’ils veulent? Qu’on ne vienne pas me parler de charité. Emprisonner les gens par charité? Qui peut avoir inventé un concept aussi stupide? Des gens qui parlent des vieillards comme si c’était des choses.

  4. Docteur Laurent Vercoustre,
    Bonjour,

    Comme toujours, ce que vous écrivez donner à penser. Merci beaucoup pour vos précieuses contributions qui nous incitent à ne pas céder au dogmatisme – pour reprendre une notion thématisée par Kant et que Popper entre autres à remobilisée – comme aux certitudes dont chacun d’entre nous risque d’être perclus s’il n’est régulièrement réveillé de sa disposition à l’ornière (biais de confirmation).

  5. Kant, c’est aussi le gars qui te dit qu’il faut respecter ce que tu mets sous le mot devoir à la lettre.

    Que si un fugitif frappe à ta porte, tu DOIS le dénoncer – peu importe la raison de sa fuite. Un principe moral ne peut souffrir aucune exception.

    Selon le principe moral de la valeur de la vie que tu accordes également à tous, tu dois traiter une personne de 5 ans de la même façon qu’une personne de 95 ans – c’est-à-dire plutôt sauver la personne de 95 ans si elle est la première dans la liste ou tirée au sort.

    Il n’y aucune manière rationnelle de trancher ce problème, car sa solution réside dans une préférence morale, passionnelle. Toutes les raisons que l’on pourra donner ne sont que des justifications a posteriori pour rationaliser une préférence personnelle. On peut trancher en demandant à tout le monde ce que chacun en pense – la majorité gagne : c’est une préférence majoritaire à un instant donné, pas une vérité absolue. Elle dépend de nombreux critères, en particulier du contexte culturel au sens large d’une société à un moment donné.

    • Merci pour cette très bonne analyse.Je pense en effet que toutes ces discussions éthiques sont un peu des fictions et que nous agissons plutôt par passion selon une référence personnelle.

  6. Réponse à « Vies gâchées contre vies sauvées »
    La faiblesse des analyses philosophiques en 2021 est désastreuse. Comme s’il s’agissait de prendre les mêmes chemins sur lesquels s’égarent hors du réel et de l’humain une bonne partie de nos sciences.
    La dignité kantienne n’est plus crédible, le reste, plus ou moins matiné de sciences sociales et sciences humaines n’est, hélas, plus audible.
    La période covidienne est impitoyable, elle est en train de faire un impitoyable ménage dans ce que nous avons vénéré hier.
    Alors, indispensable de chercher ailleurs. A commencer parce que nous avons négligé avec nos illusions de progrès sans fin et croyances d’antan.
    Hier ne peut pas revenir demain !

  7. l’expression « vies gâchée » me parait excessive. Les septuagénaires ont débuté leur existence pendant la guerre de 39-45,beaucoup d’entre eux ont passé plusieurs années en Algérie dans les circonstances qu’on connait leur vie a-t-elle été définitivement « gâchée » ? Ceci dit sans remettre en cause la validité des raisonnements exposés. La tendance à la victimisation se généralise. La notion de résilience parait plus adaptée à la gestion de ce moment.

    • Tour à fait d’accord. Et j’ajoute.
      Combien de jeunes des générations précédentes ont perdu un an ou deux ans, notamment à la fac et pour toutes sortes de raisons…. Leur vie n’a pas été forcément gâchée. L’expérience même a pu être formatrice.
      Il suffit de le demander à celleux qui ont plus de 70 ans maintenant.
      Ce qu’on n’a pas pu faire à 20 ans , on peut encore le faire à 25 ans.
      Ce qu’on n’a pas pu faire à 70 ans, peut-on encore le faire à 75 ans ?
      L’énergie, le souffle, les muscles, la vitalité reviennent tant qu’on n’a pas 50 ans . Plus tard ou beaucoup plus tard, c’est moins sûr ou beaucoup moins sûr.

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