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Covid-19 et biopolitique: la leçon de Michel Foucault

« L’homme, pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote : un animal vivant et de plus capable d’une existence politique ; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question[1]. » Cette citation de Michel Foucault condense un des grands thèmes de sa philosophie : le rapport entre le pouvoir et la vie.

 Dès l’entrée de son cours au collège de France du 17 mars 1976[2], Foucault élabore le concept de biopolitique qu’il définit comme « la prise en compte de la vie et des processus biologiques de l’homme espèce[3] » par le pouvoir. Il parle alors « d’une étatisation du biologique ».  Ainsi Michel Foucault, à travers le concept de biopolitique, nous annonce depuis les années soixante-dix ce qui, en ces temps de pandémie, est en train de devenir une évidence : la « vie » est devenue un enjeu des luttes politiques.

En réalité le biopouvoir a déjà une longue histoire. Pour Foucault il commence au 18e siècle. La médecine prend alors un essor sans précédent et surtout une dimension nouvelle, celle de la médecine sociale. Fait nouveau dans l’histoire, l’Etat se préoccupe de la santé de ses citoyens. Ainsi, par exemple, les distributions gratuites de médicaments se sont poursuivies en France de Louis XIV à Louis XVI.

Au Moyen Âge, le pouvoir s’était approprié le monopole des armes, il assurait deux grandes fonctions, celle de la guerre et de la paix, celle de l’arbitrage des litiges et des délits. Pax et justicia. Voilà qu’apparaît au 18e siècle une fonction nouvelle de l’État : l’aménagement de la société comme milieu de bien-être. Il ne s’agit pas pour Foucault d’une évolution vers un État philanthropique. Cette fonction nouvelle répond à la prise de conscience des États, dans toute l’Europe, que leur puissance dépend de leur population. « Il faut multiplier les sujets et les bestiaux, la population est le plus précieux trésor du souverain. » proclame un citoyen en 1763. Dès lors, l’objectif des Etats est de favoriser la natalité, la vitalité, la santé de leurs s sujets pour affirmer leur puissance.

Au 19e siècle, le biopouvoir joue un rôle dans le développement du capitalisme nous explique Foucault « Ce biopouvoir a été, à n’en pas douter, un élément indispensable au développement du capitalisme. […] Il lui a fallu des méthodes de pouvoir susceptibles de majorer les forces, les aptitudes, la vie en général ». Le biopouvoir passe alors de la monarchie et son « pouvoir souverain » à un pouvoir bourgeois, qui s’intéresse à la vie des individus pour maximiser leur productivité.

Par ailleurs Foucault montre la transformation historique du pouvoir sur la vie et la mort. Le souverain avait le droit de vie et de mort sur ses sujets. Il avait entre ses mains le pouvoir de faire mourir ou de laisser vivre. La biopolitique est ordonnée à la norme de « faire vivre et laisser mourir » selon un calcul gouvernemental où le « laisser mourir » n’est pas l’envers mais la condition d’un « faire vivre » optimisé. Voilà résumé à grands traits le concept de biopouvoir chez Foucault.  

Entre le biopouvoir tel que l‘a théorisé Foucault et son expression dans la crise sanitaire que nous traversons, il y a, je crois, une transformation majeure. Le biopouvoir n’est plus au service de l’économie, il prend au contraire des mesures qui la pénalisent. Par ailleurs, il n’applique pas la règle du « faire vivre et du laisser mourir » : il n’abandonne pas les plus vulnérables, en la circonstances les personnes âgées, au profit d’un « faire vivre » accordé aux plus jeunes. En définitive le biopouvoir, dans cette crise, a promu la vie comme valeur suprême, quel que soit le coût économique. « La vie est le souverain bien des sociétés modernes » disait Hannah Arendt.

Le philosophe italien Giorgio Agamben, dans le sillage de Foucault, a fait de la biopolitique l’objet principal de son œuvre. Témoin de la crise sanitaire que nous traversons, il écrit : « la première chose que la vague de panique, qui a paralysé le pays, a clairement montré, c’est que notre société ne croit en rien d’autre qu’en la vie vide. » Les gens « sont prêts à sacrifier pratiquement tout – conditions de vie normales, relations sociales, travail, même amis et croyances religieuses ou politiques – pour éviter le danger de la maladie. La vie vide et la peur de la perdre, n’est pas quelque chose qui rapproche les hommes et les femmes, mais quelque chose qui les aveugle et les sépare. (…) Qu’est-ce qu’une société sans valeur autre que la survie ? » La vision de la crise d’Agamben est bien déprimante, pour lui la réclusion imposée par le confinement ne peut conduire qu’à une vie vide. Ce n’est pas du tout le point de vue de Pascal dans cette pensée : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ».


[1] M. Foucault, La volonté de savoir, op. cit. p.188.

[2] M. Foucault Il faut défendre la société, Cours au Collège de France, 1976, Gallimard, le Seuil, « Hautes Études », Paris 1997, Cours du17 mars 1976, p.213.

[3] M. Foucault Il faut défendre la société, op. cit, p. 219-220.

Laurent Vercoustre

7 Commentaires

  1. Très intéressant article, cher confrère. Quelque chose nous frappe en ce moment : on ne vous lit plus guère. Pourquoi donc? Seriez vous censuré comme le Dr Maudux? Car c’est bien, semble t il, ce dont il s’agit. Si c’est le cas nous attendons des explications du QDM. Je parie que nous ne les aurons pas.

  2. « Les gens « sont prêts à sacrifier pratiquement tout – conditions de vie normales, relations sociales, travail, même amis et croyances religieuses ou politiques – pour éviter le danger de la maladie »
    « Les gens » en ont marre de devoir tout sacrifier.
    « Les gens » ne comprennent plus les sacrifices qu’on leur demande.
    « Les gens » supportent de moins en moins que ce soit toujours eux à qui on demande des sacrifices.
    Méfions- nous que « les gens » ne trouvent plus d’autre solution pour se réunir que de reprendre fourches, baïonnettes ou gilets jaunes

  3. Avons-nous oublié qu’il n’était, en nos lointaines origines, qu’un seul pouvoir aux mains d’un seul Sapiens.
    Celui du chef politique, celui du chef religieux et celui du guérisseur.
    Vous avez un doute ? Les rois de France touchaient publiquement les écrouelles pour les guérir.
    C’était-il pas diablement biopolitique, et, pardon Michel Foucault, bien bien avant le 18ème siècle ?

      • Petit complément éthologique et un brin ethnologique par glissement.
        Le successeur du mâle alpha de nos cousins animaux vivant en société…
        Et comme le boulot était bien plus large que d’assurer juste la fécondité du groupe, il nous a fallu déléguer… Trio : Roi-Pretre-Sorcier.
        La bagarre covidienne actuelle entre nos rois/administrateurs et nos sorciers/scientifiques va dans ce sens… Le prêtre s’est perdu en route…

        • Madame Michaut,
          Bonjour,
          (J’ai fait plusieurs essais pour prolonger votre commentaire, j’espère que le modérateur ne les publiera pas, ce serait redondant. Je prie de le Dr Vercoustre et le lectorat d’excuser cette mienne maladresse.)

          Votre troïka eth(n)ologique emprunte une route suggestive, mais tout à fait digressive, que Georges Dumézil (1898-1986), souvent cité par Michel Foucault, a tracé sous la forme d’une topique triviale au sens premier du terme, mais néanmoins structurante dans le système indo-européen : les fonctions tripartites, à votre idée les mâles figures du Roi-Prêtre-Sorcier, Jupiter-Mars-Quirinus ou le Père, le Fils et le saint Esprit ?
          La controverses scientifique est une chose, et un genre mineur dans la biopolitique que mobilise fort à propos Laurent Vercoustre à propos du désastre relationnel, social, économique et politique que nous vaut, à l’échelle du monde, une virose respiratoire. Au nom de cette cosmopolitique, l’anatomopolitique est le prolongement de la biopolitique. (Foucault usait de lexèmes et de sémèmes grecs bien avant les années des tomes II et III de L’Histoire de la sexualité.)
          Si je reviens à cette Divine COVIDie, tout à fait dantesque, que nous subissons comme des petites gouttes d’eau dans l’océan des milliards d’humains proliférants à la surface d’une planète bleue sillonnée d’avions, de camions, de paquebots, je ne crois pas, pour ma part, à « la bagarre covidienne actuelle entre nos rois/administrateurs et nos sorciers/scientifiques« .
          Bagarre fait petit joueur. Ce n’est pas une rixe, les enjeux financiers sont d’un autre ordre. C’est l’extension du domaine de la lutte de Big Pharma et de ses actionnaires. Nous vivons dans une économie où les flux de transactions financières, les dividendes et les retours sur investissement priment sur l’économie réelle, et sur tout le reste, « au nom de la Santé ». Ce prétexte de la Santé, qui a remplacé au XIXe s. le Salut, est l’ultima ratio dans nos sociétés sécularisées, embourgeoisées et sous domination d’élites stato-financières everywhere (la gouvernance par les cabinets de conseils, les consultants et les héritiers).
          En fait de santé, c’est la machine de guerre lancée contre un spectre commun qui a rompu tous nos atomes crochus de société d’invidus égocentrés. Et ce spectre commun, ce n’est pas cet affreux communisme qui hantait l’Europe industrielle du XIXe s., c’est, dans le monde du XXIe s. où les effets de l’Anthropocène s’accentuent de jour en jour, au choix :
          1° un virus au nom éloquent de SARS-COV2 (on dirait une ressucée de Lingua Tertii Imperii: Notizbuch eines Philologen de Viktor Klemperer) dont la létalité ne casse pourtant pas des barres…
          ou
          2° derrière cet arbre monstrueux (on parle de pandémie, Messieurs Dames), la forêt d’intérêts liés à la financiarisation sans frontières de nos vies. La tragédie des communs continue, et nous n’avons toujours pas « attérri » pour parler comme un bon connaisseurs des microbes et des atmosphères de la bio-politique (Bruno Latour).
          Ce qui compte, dans la gigantomachie et la course au brevet, ce sont les comptes bancaires, les paradis fiscaux, les niches fiscales, les profits des 1%. Le reste est secondaires. Puisqu’on vous dit que ce méchant virus tue chaque jour par milliers, qu’il rôde dans l’air, sur vos mains, dans votre nez, attention à vos yeux, et que désormais, le salut ou le messie demande encore un effort pour l’atteindre : nous attendons par millions et milliards la molécule en or qui va nous protéger ou nous guérir. Voilà le complexe médico-pharma-économique. Les administrateurs ne sont pas des rois, quoi qu’on dise, ce sont des laquais et des valets d’un autre ordre. D’ailleurs, dans la haute administration, les administrateurs font du pantouflage.

          Un grand merci au Dr Vercoustre pour ses billets.
          S.E.

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