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Surmenage des internes et pouvoir à l’hôpital

J’ai   consacré deux billets au mal-être des internes en 2018. Dans le premier, j’avais convoqué le Dr House, héros d’une série télévisée, parce que House prend le contrepied des représentations du bon médecin. House ne souscrit pas à l’image du bon médecin qui doit être infatigable. C’est cette représentation qui cautionne le surmenage qu’on impose aux internes : les plus résistants seront les meilleurs.

La sortie du film « Première année » de Thomas Lilti était l’occasion d’un second billet. Le film nous plonge dans l’enfer du bachotage subi par les deux héros du film Antoine et Benjamin.

J’avais relevé dans le film cette réplique de Benjamin : « Quelle est la différence entre un étudiant en médecine et un étudiant en prépa. Demande leur d’apprendre le bottin. L’étudiant en prépa te demandera pourquoi et l’étudiant en médecine, pour quand. » La réponse de l’étudiant en médecine  montre qu’il a déjà renoncé  à comprendre.

Depuis ces billets,  la situation ne s’est guère améliorée. Les chiffres ne font que s’aggraver : alors qu’ils étaient déjà 62 % à témoigner de symptômes anxieux en 2017, ils sont aujourd’hui 75 % à en faire état. Par ailleurs, 39 % des futurs médecins rapportent des symptômes dépressifs dans les sept jours précédant le questionnaire, soit 12 points de plus que lors de la précédente étude[1].

En 2017, la ministre Agnès Buzyn commandait un rapport au Dr Donata Marra. Quinze recommandations comme la création du Centre national d’appui à la qualité de vie des étudiants (CNA)avaient été prises. Pourtant, quatre ans plus tard le bilan de santé mentale des carabins n’a jamais été aussi inquiétant. Cet amer constat n’est pas étonnant, car la véritable cause du surmenage des internes n’est pas pris en compte. C’est dans la configuration actuelle du pouvoir à l’hôpital qu’on peut trouver la cause du surmenage dont ils sont victimes.

À  l’hôpital le chef de service, ou le chef de pôle n’a pas de réel pouvoir sur les autres praticiens. Les textes indiquent qu’il a « une autorité fonctionnelle». Voici comment est défini le pouvoir fonctionnel : « c’est le rapport qui existe entre deux ou plusieurs employés qui déterminent des relations d’échanges sans que l’un ne possède pas d’autorité sur l’autre. Tandis que le lien hiérarchique exige le rapport d’autorité de l’un par rapport à l’autre. » Le chef de pôle n’ont pas le pouvoir « de faire exécuter un tâche » par un praticien hospitalier de ce pôle.

 L’exemple vécu suivant  illustre cette incapacité. Un praticien anesthésiste étant absent, la secrétaire reporte sa liste de rendez-vous. Ces rendez-vous préopératoire sont difficiles à repousser. Dans ce cas de figure, il n’est pas possible au chef de pôle d’anesthésie de désigner un remplaçant au nom du principe de continuité des soins. On pourrait donner d’autres exemples. Soit un protocole de service qui a fait l’objet d’une présentation par le chef de pôle. Un praticien du pôle peut parfaitement ne pas être d’accord avec ce protocole et s’y soustraire. En réalité  il n’existe pas au sein de l’ensemble de la profession médicale, une forme d’exercice qui mette en jeu un lien hiérarchique avec autorité d’un praticien sur un autre. Le médecin jouit d’une grande autonomie qu’il soit à l’hôpital ou dans un cabinet de ville.  En cela il reste tout à fait conforme à l’esprit de la charte de la médecine libérale de 1927 qui avait fait de l’autonomie la valeur suprême du médecin. Vous ne trouverez pas un texte, j’entends  un texte un peu solennel, où l’autonomie du médecin ne soit rappelée.

Seul le statut d’interne fait exception. L’interne est sous l’autorité du chef de service, il doit s’acquitter des tâches qui lui sont prescrites.  En définitive, les internes jouent le rôle de « variable d’ajustement ». Je veux dire par là que dès que l’activité du service augmente, c’est eux  qui sont requis pour absorber le surcroît de travail. En effet dans cette circonstance, le chef de service ne peut pas compter sur les praticiens de son service.

Pour la même raison, c’est sur lui que pèsent les tâches les  plus ingrates. Ainsi au cours de ma carrière d’obstétricien, j’ai toujours constaté que les IVG étaient confiées aux internes. De même les urgences. On demande aux internes de faire face à des situations qui demandent une expérience, ainsi  au surmenage s’ajoute le stress.  C’est là comme une tradition que personne n’oserait remettre en question.

Tant que persistera à l’hôpital public ce régime de pouvoir, les internes seront les victimes de surmenage.

[1]  Enquête réalisée en 2017  auprès de 11 700 étudiants. 


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Laurent Vercoustre

Un Commentaire

  1. J’avais effectué mon dernier stage d’internant en tant que Faisant Fonction d’Assistant. Je m’occupais d’une unité mobile + une aile du service (15 lits) + l’hopital de jour (2 lits) + l’hopital de semaine (5 lits) à chaque fois qu’un autre praticien partait en congés, c’est à dire, une semaine sur 2 environ.

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