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Quand les statines sont sur la défensive

Nous sommes dans les années 2000,  l’explosion du marché des statines fait date dans l’histoire du médicament. En 2004 en France, elles représentent, avec près d’un milliard d’euros, la classe la plus remboursée par l’Assurance maladie. L’enthousiasme règne, on tient enfin un médicament remarquablement efficace pour faire baisser le cholestérol, les statines s’imposent comme l’arme principale  pour  prévenir les accidents cardiovasculaires. Certains voient dans ce nouveau médicament une révolution thérapeutique à la mesure de la vaccination. Dans la première décade de ce siècle, les études se succèdent : AURORA, CARE, CORONA, JUPITER [1] et quelques autres.  Pourtant quand on « décortique »  ces études, on découvre que celles-ci peinent à être probantes et échouent à montrer une diminution de la mortalité cardiovasculaire sous l’effet des statines. En dépit de ces résultats, elles restent pour la grande majorité des praticiens,  le médicament le plus prescrit dans la prévention des accidents cardiovasculaires.

Et puis il y a eu, le 21 novembre 2018, l’abrogation par la HAS des recommandations sur les statines dans les dyslipidémies. C’est une association, Anticor, qui après un recours devant le Conseil d’État a réussi à obtenir cette abrogation. Les raisons de ce retournement : les auteurs de ces recommandations avaient de nombreux conflits d’intérêt. Alors qu’elles se situaient au premier rang des mesures thérapeutiques dans la prévention des accidents cardiovasculaires,  les statines, après ce désaveux du 21 novembre, occupent aujourd’hui une place beaucoup plus discrète dans les recommandations de la HAS.

On constate chez un grand nombre de praticiens une curieuse manière de concéder  les limites thérapeutiques des statines tout en conservant le principe de leur prescription : « les statines n’ont pas d’efficacité en prévention primaire, mais celle-ci restent appréciable en prévention secondaire, disent-ils » Un médicament « marche ou ne marche pas »,  simplement prouver son  efficacité en prévention primaire, c’est passer  à une autre échelle, cela impose de recruter des populations beaucoup plus importantes,  et la prescription d’un médicament en prévention primaire exige des effets secondaires minimum.

Le fait est que le discours sur les statines a changé. On ne met plus l’accent sur leur efficacité mais on assiste à l’efflorescence d’une littérature qui cherche à minorer leurs effets secondaires.

Les statines, on le sait, peuvent aggraver ou induire un diabète. Or une méta analyse[2]( 23 études) montrent que le traitement par statine augmente de manière significative le risque de diabète et d’aggravation de la glycémie mais que l’effet est très limité et le risque apparaît  minime par rapport au bénéfice majeur d’un traitement hypolipidémiant sur le plan cardiovasculaire.

Une autre métaanalyse [3] ( 22 études), sur le même sujet, montre des résultats exactement contraires. On lit dans les conclusions : « De plus, après avoir effectué une analyse de sous-groupe, aucun avantage du traitement par statines n’a été trouvé dans la prévention primaire ou secondaire chez les patients diabétiques. » Enfin les auteurs de la première étude fond état de nombreux conflits d’intérêt, alors qu’on en relève aucun dans la seconde.

Une vaste étude publiée dans le Lancet[4]et menée par des chercheurs de l’Université d’Oxford, réunis sous le sigle Cholesterol Treatment Trialists (CTT)   cherche à évaluer la fréquence des douleurs musculaires chez les patients traités par statines.  Son ampleur impressionne, elle réunit dans une métaanalyse 23 essais randomisés impliquant 155 000 personnes et fait appel à des outils statistiques très sophistiqués. Quelles sont ses conclusions ? Le groupe CTT certifie que les statines n’étaient pas la cause des douleurs musculaires chez plus de 90 % des personnes qui en souffraient, et qu’elles étaient probablement dues à « d’autres conditions » telles que le vieillissement. La groupe considère que ces douleurs musculaires ne l’emportent pas sur les avantages cardiovasculaires.

Cette étude a été l’objet de nombreuses critiques. J’en retiendrais deux. La première soutient que si l’intention principal d’une étude n’est pas l’évaluation de la douleur musculaire, on peut s’attendre à tout et son contraire. C’est le recueil des signes qui fait toute la difficulté de la médecine, on peut craindre que d’une étude à l’autre le signe « douleur » soit interrogée de manière très différente. On constate en effet une très grande hétérogénéité de la fréquence des douleurs dans ces études. Dans l’essai CORONA on trouve dans le groupe placebo  12% de douleurs musculaires, tandis qu’on en compte 71% dans l’essai GISSI-HF.

Le second reproche fait aux auteurs  est d’avoir inclus dans leur métaanalyse  des études qui faisaient un tri préalable pour éliminer les patients qui ne toléraient pas pour une raison ou pour une autre les statines. Ces essais utilisaient des « run-in »actif. Qu’est-ce que ça signifie ? Eh bien que toute la population testée reçoit pendant une période de quelques semaines le médicament. Il n’y a donc pas de population témoin à ce stade de l’étude. Et au terme de cette première phase, toute personne qui ne respecte pas le traitement ou ne le tolère pas est exclue de l’essai avant la randomisation. De plus, dans cette métaanalyse, 2 essais ont exclu les patients présentant des taux élevés de CK (créatine kinase).

Il faut savoir par ailleurs que le groupe CCT dépend d’un service de recherche d’Oxford qui a reçu plus de 260 millions de livres sterling de l’industrie pharmaceutique qui  produisait les médicaments hypocholestérolémiants.

Citons pour finir une étude qui prouverait que les statines protégeraient de la Covid-19.[5] Il s’agit d’une étude rétrospective qui montre une mortalité et une gravité clinique plus faible et des séjours à l’hôpital plus courts chez des patients sous statines. Une étude sur ce sujet était déjà parue en 20202 [6], dans laquelle les auteurs faisait leur autocritique. Les arguments étaient entre autres « la nature rétrospective de l’étude, le manque de données sur l’utilisation préhospitalière des statines … »

Recycler les statines en un médicament efficace contre la Covid -19! Le deal est tentant car il s’ouvre aussi sur un marché mondial,  tant il est vrai qu’ en 2020 les ventes des statines ont un peu ralenti et n’auraient rapporté « que » mille milliards de dollars !!! [7]


Sources : ma bibliographie provient essentiellement du blog : Maladie cardiovasculaire , cholestérol, statines le grand mensonge. Je remercie l’auteur de ce blog qui offre  à l’appui de la thèse qu’il défend une documentation considérable à laquelle on accède facilement grâce à une navigation bien pensée. 

[1] https://www.cholesterol-statine.fr/liste-des-essais-cliniques-traites

]2] Medscape :  Mitchel L. Zoler, PhDL Les statines stimulent légèrement la glycémie, mais les avantages cardiovasculaires prévalent,15 novembre 2022.

[3] Chang YH, Hsieh MC, Wang CY, Lin KC, Lee YJ. Reassessing the benefits of statins in the prevention of cardiovascular disease in diabetic patients–a systematic review and meta-analysis. Rev Diabet Stud. 2013 Summer-Fall;10(2-3):157-70.

[4] Collaboration des investigateurs du traitement du cholestérol† Les collaborateurs sont listés à la fin du rapport. Effet de la thérapie aux statines sur les symptômes musculaires : une méta-analyse des données d’un participant individuel d’essais à grande échelle, randomisés et en double aveugle. The Lancet, Tome 400 numéro10355, p.832-845,10 septembre 2022. 

[5] MDedge. Médecine interne. Plus de données suggèrent que l’utilisation préexistante de statines améliore les résultats COVID. Date de publication : 21 octobre 2022.

[6]  David C. Fajgenbaum, Daniel J. Rader. Enseigner de nouvelles astuces aux anciens médicaments : les statines pour le COVID-19 ?Cell métabolisme,  APERÇU | TOME 32, NUMÉRO 2, P145-147,04 AOÛT 2020.

[7] Demasi M. Statin wars: have we been misled about the evidence? A narrative review. Br J Sports Med. 2018 Jul;52(14):905-909. doi: 10.1136/bjsports-2017-098497. Epub 2018 Jan 21. Erratum in: Br J Sports Med. 2018 Oct;52(19):1282. PMID: 29353811.

Laurent Vercoustre

3 Commentaires

  1. Bravo Dr Vercoustre. Magnifique article sur le sujet des statines (qui ne vous vaudra que des « amitiés » de la part de thuriféraires des Statines si je ne m’abuse..) et je suis d’accord avec le commentaire très pertinent su Dr MG ci-avant.
    Dans votre lien(6) il est dit  » La pandémie de COVID-19 a suscité des efforts sans précédent pour identifier les traitements existants qui peuvent être rapidement et efficacement réadaptés pour réduire la morbidité et la mortalité. Dans ce numéro de Cell Metabolism, Zhang et al. (2020) rapportent une association entre l’utilisation de statines et l’amélioration des résultats dans une vaste étude d’observation de patients hospitalisés atteints de la maladie COVID-19. Compte tenu de la grande disponibilité, du faible coût et de la sécurité des statines, ce résultat prometteur devrait être étudié plus avant dans le cadre d’essais contrôlés randomisés. » ils sont vraiment gonflés de parler de  » sécurité des statines » sans compter de leur inefficacité.
    Ils veulent recycler les Statines pour le Covid avec des études biaisées comme celle sur les vaccins anti Covid ARN comme ils essaient de les recycler en traitement prétendument miraculeux contre le Cancer lorsqu’on sait déjà que faire baisser le Cholestérol fait augmenter le risque de cancer conf.https://michel.delorgeril.info/cancers-2/statines-et-deces-par-cancers/
    En outre étant un exemple vivant de votre démonstration sur le Diabète induit par les Statines ( au bout de 2 ans d’usage alors que je n’avais nul besoin de le faire baisser) résultat : Diabète et aujourd’hui âgé de plus de 74 ans je me bâts contre cette pathologie avec un certains succès grâce au jeûne 8X16 (jeûne intermittent ) à défaut de ne pouvoir faire un jeûne long sous surveillance médicale (3 semaines comme il est pratiqué par ex en Allemagne à la clinique Sainte Elisabeth annexe de l’ Hôpital de la Charité à Berlin https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%B4pital_universitaire_de_la_Charit%C3%A9_de_Berlin
    Les connaissances sur le jeûne sont enseignées au sein d’hôpitaux universitaires et, depuis 50 ans, dans l’établissement de la Charité à Berlin qui héberge le plus grand service de médecines naturelles d’Europe. S’y pratiquent des cures de jeûne de 12 à 14 jours remboursées par le système public d’assurance maladie.
    Andreas Michalsen dirige ce service.
    Mais bon, les Statines m’ont démoli bien d’autres choses ( dont des F.A au bout de 9 ans) mais grâce à leur abandon et à ma très forte constitution certains des effets très nocifs et dangereux des ces médocs ont disparu … mais hélas pas tous et l’âge s’avançant …
    Quant aux douleurs musculaires dont vous parliez, elles sont apparues au bout de quelques mois d’utilisation de ce poison de plus en plus fortes ( tendinites, notamment de la coiffe des rotateurs d’une épaule -impossible de lever le bras sans m’aider de l’autre – ) et cela a duré près de 10 ans jusqu’à l’abandon de ces Médocs … Ces douleurs ont disparues au bout de 3 semaines ! j’ajoute que lorsque je m’en ouvrais au Cardiologue que j’avais à l’époque il prétendait que ça venait de mes exercices de musculation (?) j’avais beau lui expliquer que les courbatures à la suite d’excès d’entraînement je connaissais et ça n’avait rien à voir avec les douleurs « Statinesques », il ne voulait rien entendre.
    Quoi qu’il en soit recycler ces hypocholestérolémiants aussi inutiles que dangereux pour les maladies cardio vasculaires pour soit disant lutter contre le Covid ou le Cancer ou autre chose est CRIMINEL et n’a d’autre but que d’enrichir ceux qui les produisent et le vendent.
    N.B : Ceci n’est qu’un témoignage et n’engage que moi et actuellement malgré une coronaire en moins depuis 2003 je continue avec succès mes exercices quotidiens et maintiens un poids de forme de 110 Kgs pour 1m90.au bout de 10 ans d’abandon des Statines. pour la suite ….seul Dieu saura.

  2. Persuader les médecins et les patients de l’intérêt majeur d’un traitement qui n’a quasiment aucun intérêt, tel a été « l’exploit » de l’industrie pharmaceutique.
    Je suis toujours complètement abasourdi du peu d’esprit critique de mes confrères sur le sujet.
    Il est vrai qu’annoncer un bénéfice de 50% sur les évènements cardiovasculaire (étude Jupiter) ne peut que éblouir la communauté médicale à la recherche constante de médicaments renforçant sa toute puissance .
    Si ces 50% ne sont pas contestables , il s’agit d’un pourcentage relatif qui fait pale figure face aux 0.69% de bénéfice exprimé en absolu qui lui seul donne une image véritable de la réalité.

    Les médecins sont ils des « enfants » que l’on peut berner ainsi avec un « tour de passe passe » entre bénéfice relatif et bénéfice absolu?
    Indéniablement.

    De plus, laisser croire aux patients en convoquant la peur de la mort, de la nécessité de prendre un tel traitement, telle est la stratégie employée.

    Mais cette « escroquerie » ouvrait la porte à l’efficacité des vaccins et des traitements mis en avant dans l’épidémie de Covid19.
    95% de bénéfice du vaccin, 85% pour le Paxlovid recommandé par les Hautes Autorités de Santé et nombre de « sociétés savantes ».
    Même preuves d’efficacité, même recours à la peur de la mort.

    Une fois la croyance encrée, aucune réalité, aucune étude contraire n’arrivera à changer le cours des prescriptions et des prises médicamenteuses.

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