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« La santé est un concept vulgaire » Georges Canguilhem

 A l’occasion d’un séminaire de philosophie, Georges Canguilhem, nous a laissé cette réflexion surprenante « « Il n’y a pas de science de la santé. La santé n’est pas un concept scientifique, c’est un concept vulgaire [1] ».

« Comment allez-vous ? Ça va bien. » Ce « comment allez-vous » interroge l’état de santé de « l’autre ». Nous avons fait de cette interrogation une banale formule de politesse.  l’étymologie témoigne que cette habitude nous vient du fond des âges. Le mot latin salus signifie aussi bien salutation que santé.

Pour le sens commun, la santé, c’est le contraire de la maladie, être en bonne santé, c’est « ne pas être malade ». Le sens commun pêche ici par naïveté. La définition de l’OMS est tout aussi simpliste  «La santé est un état de complet bienêtre physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » Pour le philosophe Jérôme Porée, c’est « une définition de toxicomane ». La santé comme la maladie se vivent en réalité sur une gamme infinie d’états. Le mot santé flirte avec beauté, performance, richesse, épanouissement, action, bonheur. Autour de la maladie rôdent les mots dénuement, handicap, anomalie, souffrance, douleur, mort.

La définition dichotomique du sens commun ne résiste pas. Elle exprime pourtant une dualité qui, elle, a une réelle profondeur. En effet la question « comment ça va ? » interroge en réalité simultanément la santé, la vigueur du corps, le bonheur, l’absence d’évènement perturbateur. Elle attend une réponse positive ou négative.  Cette réponse exprime un ressenti globale qui intègre tous ces éléments.

En réalité la santé échappe à notre objectivité, car elle est vécue comme un oubli du corps. Vision juste mais paradoxale dans la mesure où nous existons précisément par notre corps. Pour le célèbre chirurgien René Leriche la santé, c’est « la vie dans le silence des organes ». La formule de Leriche, si souvent citée, est parfois amputée «  la santé c’est le silence des organes ». Ainsi tronquée, elle affaiblit la pensée de l’auteur. Pour Leriche, le silence des organes est la condition pour que la vie, avec son mouvement, son bruit, ses couleurs s’exprime pleinement. Pour Georges Canguilhem : « La santé, c’est l’innocence organique. Elle doit être perdue, comme toute innocence, pour qu’une connaissance soit possible[2]». Silencieuse, insensible, latente, innocente, la santé n’est reconnue qu’au moment où on la perd.

La santé échappe à l’objectivation, non pas seulement parce qu’elle est silencieuse ou latente, mais parce qu’elle est par essence subjective. C’est encore Canguilhem qui l’affirme : « Être en bonne santé, c’est être capable d’assumer la maladie, comme d’ailleurs la puberté, le vieillissement, le changement, l’angoisse, la mort[3] ». En conférant à la bonne santé la capacité d’assumer la maladie,  Canguilhem opère un renversement considérable. La santé n’est plus le contraire de la maladie, pas plus que la maladie n’entame la santé. Canguilhem ruine ici tout espoir d’objectivation de la santé.

Laissons le dernier mot à Nietzsche qui a transcendé, dans sa philosophie même, son prodigieux combat contre la maladie :  « Car en soi il n’y a point de santé et toutes les tentatives pour donner ce nom à une chose ont misérablement avorté. Il importe de connaître ton but, ton horizon, tes forces, tes impulsions, tes erreurs et surtout l’idéal et les fantômes de ton âme pour déterminer ce que signifie la santé, même pour ton corps. Il existe donc d’innombrables santés du corps ; […] il faudra que nos médecins perdent la notion d’une santé normale, d’une diète normale, du cours normal de la maladie.4]». Au moment où j’écris ces lignes, je me sens un peu perplexe. La vision de la santé, à travers les philosophes, me parait trop spéculative ou trop idéale en tout cas bien éloignée de la réalité.

Une consultation me revient soudain à l’esprit. Dès qu’elle est entrée, la patiente m’a tendu, une feuille. Sur cette feuille, elle avait soigneusement consigné l’inventaire de toutes les interventions chirurgicales qu’elle avait subies. Le total se montait à dix-huit opérations ! La plus lourde était une ablation du colon, dont elle gardait comme séquelle, du fait de la maladresse du chirurgien, une incontinence anale. Or il y avait comme une incompatibilité entre le calvaire chirurgicale et la sérénité, l’énergie, l’optimisme dont témoignait ce petit bout de femme qui donnait aussi de son temps aux restos du cœur. Elle déplorait seulement que, parfois, les gens se plaignent pour pas grand-chose…

La santé, c’est le ressenti positif éprouvé par chacun à travers les expériences de vie qu’il traverse. Unanimité des philosophes pour dire qu’on ne peut objectiver la santé. Ce que la médecine peut objectiver, c’est le corps, le corps et ses maladies. Le rôle de la médecine n’est pas de nous dire ce qu’est la santé à moins de renoncer à sa prétention de science.


[1] G. Canguilhem, La santé : concept vulgaire et question philosophique, cahier du séminaire de philosophie, vol. VII, 1988.

[2] G Canguilhem, le Normal et le Pathologique, Paris PUF, 1966, p.59.

[3] Ibid.p.63.

[4] F. Nietzche, Le gai savoir, § 120.

Laurent Vercoustre

2 Commentaires

  1. Sujet intéressant et original qui nous sort de l’actualité, mais qui pourtant est notre actualité Par contre, il faut oublier Leriche.

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