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« Antibiotiques, la fin du miracle »

« Antibiotique, la fin du miracle », c’est le titre d’une émission diffusée sur Arte le 12 mars dernier. Comme à son habitude Arte a réalisé un documentaire d’une exceptionnelle qualité.

Il faut voir cette émission ! Pour ceux qui n’ont pas eu le temps, en voici une synthèse.

Le monde que nous connaissons n’est qu’une séquence d’un film qui a commencé il y a quatre milliards d’années. Les micro-organismes étaient alors la seule forme de vie sur terre. Ces micro-organismes ont modifié la géologie, la chimie, la physique. En changeant la face de notre planète, ils ont créé les conditions de notre existence.

Et si aujourd’hui le film repassait à l’envers, et si les bactéries redevenaient la forme dominante de la vie en éliminant les mammifères ?

Ce scénario catastrophe n’est pas irréaliste. « L’avenir de l’humanité dépendra de notre capacité à relever le défi de la résistance aux antibiotiques ». Cet avertissement est lancé à l’occasion d’une session extraordinaire de l’ONU consacré à la résistance aux antibiotiques en septembre 2016. Pour la troisième fois de son histoire, l’ONU réunit des professionnels pour un problème de santé publique.

« Si nous ne faisons rien contre la résistance aux antibiotiques, d’ici 35ans 10 millions de personnes pourraient mourir chaque année. »  Coût de cette catastrophe sanitaire : 100 000 milliards de dollars soit 2 à 5% du PIB mondial.

Déjà tous les indicateurs sont au rouge : chaque année le nombre de mort augmente comme le nombre de bactéries résistantes. Dès maintenant on estime que 700 000 mille personnes meurent chaque année dans le monde (dont 5500 en France).

Pourtant la découverte du premier antibiotique a moins de cent ans. C’est en 1928 qu’Alexander Fleming isole la pénicilline à partir du champignon Penicillium notatum. Avec lui commence l’ère des antibiotiques. Et grâce aux miracles des antibiotiques, le paysage épidémiologique des pays occidentaux se trouve profondément modifié au tournant du 20e siècle. C’est ce qu’on appelle la transition épidémiologique, à la prédominance des maladies infectieuses succéde celle des maladies chroniques.

Dès 1943 Fleming lui-même mettait en garde contre l’utilisation abusive des antibiotiques et le risque de résistances. Elles ne tarderont pas à se manifester.

Les premières résistances à la pénicilline apparaissent pendant la guerre du Vietnam dans les années 60. Au contact des prostitués, les jeunes GI contractent la blennorragie. Au début la pénicilline se montre remarquablement efficace et puis, à la surprise des médecins militaires, apparaissent les résistances. Ensuite les gonocoques résistants se répandent dans le monde entier.

Le principal danger vient de l’agriculture où l’on administre des antibiotiques à des animaux en parfaite santé pour optimiser leur croissance.

En 1967 qu’une épidémie de gastroentérite cause une série de décès de nouveau-nés dans une maternité en Angleterre. Une enquête demandée par le parlement britannique met en évidence pour la première fois le lien entre l’administration d’antibiotique en agriculture animale et la résistance aux antibiotiques.

En 2016, 90% des antibiotiques distribués aux Etats-Unis ont été incorporés dans la nourriture d’animaux destinés à la consommation. Ce qui représente 15 millions de kilos d’antibiotiques, soit 300 mg par kilo de viande produite. Soit un bénéfice de 13 milliards pour les laboratoires.

Pourtant, en 1976, le Président Carter nomme à la tête de la Food and Drug administration le Dr Kenndy. Ce médecin veut revenir sur l’usage des antibiotiques dans l’élevage. Il se heurtera aux lobbies de l’agriculture qui pendant quarante ans et malgré les preuves scientifiques bloqueront toutes les auditions sur la question.

Les pays à forte densité de population et avec un faible niveau d’hygiène contribuent à la dissémination de bactéries résistantes. C’est le cas du Bengladesh où le taux de mortalité par infection à l’hôpital de Dhaka est de de 50% ! « Ce qui se passe ici peut toucher tous les autres pays du globe, nous allons revenir au 19e siècle, c’est-à-dire à l’ère pré antibiotique » avertit le praticien de cet l’hôpital.

Le tsunami approche en ce début de 21 e siècle :

– 2008 le laboratoire de santé publique de Londres découvre un nouveau type de résistance en provenance d’Asie du sud-est sur des infections post-opératoires chez des patients ayant subi des abdominoplasties et des implants mammaires. Cette nouvelle résistance appelé NDM-1 (New Dehli metallobétalactamase 1) rend inefficace les carbapénèmes. Ce nouveau type de résistance qui concerne les bactéries de la flore intestinale a un redoutable pouvoir de dissémination.

– 2015 apparition d’une résistance transférable à la colistine. La colistine faisait partie des antibiotiques de réserve Ceux qu’on administre en dernier recours. « Le jour où on constatera une résistance à la colistine, c’est fini, c’était le dernier rempart » déplore un spécialiste.

– 2018, sur une patiente âgée de 70 ans en provenance des pays d’Asie du Sud-est, on isole une bactérie de type Klebsielle pneumoniae résistante à 14 antibiotiques ! On est entré dans l’ère des bactéries toto résistantes.

Le tsunami approche et nous ne faisons rien. Les laboratoires pharmaceutiques ne cherchent plus à mettre au point de nouveau antibiotiques. 800 antihypertenseurs et anticancéreux font actuellement l’objet de recherches cliniques contre 28 antibiotiques, dont tout au plus deux seront commercialisés. La mise au point d’une nouvelle molécule demande 10 à 15 ans de recherche et coûte 1 milliard de dollars. Et il n’y a pas de retour sur investissement car au bout de 5 ans 20 % des bactéries seront résistantes à ce nouvel antibiotique. La dernière nouvelle classe d’antibiotiques lancée sur le marché date de 1984 !

À la fin de l’émission deux spécialistes donnent leur conclusion : « Je ne pense pas que nous allons gagner cette guerre, mais il est important de ne pas quitter le champ de bataille, il faut faire le maximum pour retarder l’inévitable. » nous dit le premier et le second n’est guère plus optimiste : « Aujourd’hui nous avons allumé la mèche de l’explosif, elle brule mais on ne sait pas de quelle longueur elle est. »

Décidemment il ne fait pas bon d’avoir 20 ans aujourd’hui. Aux périls atomique et climatique, il faut encore ajouter à cet horizon apocalyptique le péril infectieux !Nous allons laisser à nos enfants un monde très triste.

Laurent Vercoustre

9 Commentaires

  1. la pression de sélection ne concerne pas que les médecins, mais aussi les vétérinaires et les éleveurs: on ne dit pas grand chose là dessus. La sélection des souches résistantes c’est des pososolies insuffisantes et données trop longtemps. Cf. la résistance du staph à la vanco il y a 30 ans aux USA en dialyse péritonéale. Quasi expérimental…

    • Merci pour votre réaction, il est que le reportage d’Arte a une certaine tendance à la dramatisation, c’est une émission de télé, il faut jouer sur le pathos. Ce serait intéressant que vous développiez brièvement les arguments de l’équipe de Marseille !

      • désolée, je ne suis pas très bonne pour faire une synthèse de leur point de vue mais la position du Dr Raoult a fait l’objet , je crois, d’un commentaire dans ce journal.
        Le problème des résistances, je crois , c’est l’utilisation massive des AB dans les élevages, la mauvaise utilisation des AB dans les pays moins riches que les nôtres: les gens arrêtent le traitement rapidement à la sortie de l’hôpital (on voit à Marseille un bon nombre de tuberculose résistante) et notre facile accés à la prescription d’AB qui continue à sauver des gens.
        Les bactéries étaient là avant nous les humains, elles ont une faculté d’adaptation (elles colonnisent notre tube digestif, notre environnement) et pas sûr qu’on gagne la bataille

  2. Merci aux antibiotiques pour les dizaines de millions de personnes sauvées et à sauver
    Et pour demain, pourquoi pas une nouvelle découverte à la Fleming ?

  3. D’où l’intérêt grandissant pour la phagothérapie , il y a des débuts d’ATU pour des bactériophages fabriqués en France.

  4. Je n’ai pu voir encore ce documentaire, merci de l’avoir signalé. Il y a une 20 aine d’années, j’ai eu une mission de 2 jours dans une usine de fabrication d’aliment pour bétail. Dès le lendemain, je cherchai désespérément de la viande bio (très peu répandue à cette époque). Antibiotiques en quantités faramineuses, en volume mais aussi en diversité des boîtes et donc des molécules (vues de loin, l’accès était réservé à un véto). Mais aussi tourteaux de soja importés de fort loin, et sûrement contributeurs à la déforestation amazonienne.
    C’était après le scandale des farines animales. Donc ils fournissaient aussi des graisses animales .. cuites à plus de 300 ° C pour éviter toute contamination; je ne suis pas sûr que ces graisses aient gardé leur structure, ni que la cuisson ne produisait pas de produits toxiques. La base de ces mélanges c’était énormément de maïs concassé, donc une alimentation hyper riche en omégas 6, hyper pauvre en omégas 3, couplés à des pesticides divers (expérience récente : se balader dans un champs de maïs et pouvoir tracer un sillon à la main sur les feuilles recouvertes de traitements, c’est étonnant !).
    Tout ça pour dire que cette sur utilisation des antibiotiques est scandaleuse et dangereuse en elle même, mais qu’elle accompagne aussi tout un système assez délirant, et avec des effets santé (animale et humaine) très peu étudiés. Ces antibiotiques étaient destinés au bétail, principale source d’antibiorésistance (si ma mémoire est bonne, les bactéries différentes peuvent se transmettre des portions de paroi aptes à refouler les molécules, comme les antibiotiques, qui peuvent les détruire).
    Les « aspirateurs » de poussières de l’usine, nécessaires aussi bien pour la pureté de production des différents mélanges, que pour la santé des travailleurs, et pour leur sécurité (les poussières peuvent vite devenir inflammables) fonctionnaient bien et étaient très surveillés. Ceci dit je me suis demandé ce que pouvait donner sur plusieurs années la respiration quotidienne de quantités infinitésimales de poussières d’antibiotiques pour les gens qui bossaient là, je ne suis pas sûr que quiconque ait la réponse.

  5. Les antibiotiques ont été une formidable découverte dans la lutte contre les bactéries.
    Mais au lieu d’en appeler à la recherche d’un antibiotique de plus, ne vaudrait-il pas mieux chercher une autre piste?
    Les phages connus depuis des dizaines d’années pourraient être une solution. Pourquoi ce mutisme les concernant?

    • Que pensez vous de l’autohémothérapie qui augmente le taux de macrophages lequels éliminent les déchets des bactéries qui sont lysées par les bactériophages également produits avec l’ autohémothérapie.
      Cette technique était pratiquée avant la découverte et l’utilisation des antibiotiques avec un certains succès.
      Pour avoir vu une émission TV il y a quelques temps sur l’utilisation de bactériophages par un médecin , un chirurgien je crois, contre les infections nosocomiales dues au redoutable staphylocoque doré, je ne comprends pas que cette piste de soins ne soit pas utilisée plus souvent.
      Ah si, peut-être, on ne peut pas les produire à grande échelle sans doute, il faut les « adapter » à chaque infection. Pas de gains substantiels sans doute.

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