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Les leçons du covid-19

« Si quelque chose tue plus de 10 millions de gens dans les prochaines décennies, ça sera probablement un virus hautement contagieux plutôt qu’une guerre. Pas des missiles, mais des microbes. » proclamait Bill Gates en 2015. La prophétie de Bill Gates s’est réalisée avec le Covid-19, même si nous n’en sommes pas encore à 10 millions de morts

La première leçon que nous devons retenir du coronavirus est que la vraie menace qui pèse sur l’humanité n’est plus militaire. Le risque de guerre est devenu purement inconcevable pour une partie croissante de l’humanité. Les armes nucléaires jouent efficacement leur rôle de dissuasion et forcent les nations les plus puissantes à trouver des moyens pacifiques pour régler les conflits. Ce n’est pas la seule raison. Du fait de la mondialisation et des échanges commerciaux, plus aucun État n’a intérêt à déclencher une guerre. Comme le dit l’historien Harari : « Aujourd’hui la paix, c’est l’invraisemblance de la guerre. (…) Aucun scénario ne permet d’envisager sérieusement qu’une guerre éclate l’an prochain entre l’Allemagne et la Pologne, l’Indonésie et les Philippines, ou le Brésil et l’Uruguay »[1]

Cette crise nous apprend que nous sommes tous du même côté de la barrière. Nous avons passé des siècles et des siècles à considérer l’autre comme un ennemi potentiel. Il nous faut penser aujourd’hui l’altérité d’une manière totalement nouvelle. « Si je veux gagner, j’ai un besoin urgent de faire gagner l’autre ». Ce n’est que par la solidarité de l’humanité tout entière que nous pourrons faire face aux périls qui nous menacent. Ces périls, ces sont les épidémies, le réchauffement climatique, la diminution de la biodiversité, ce n’est plus la guerre. L’humanité n’a jamais été autant en danger du fait des bouleversements qu’elle a induit dans son environnement naturel.

Seconde leçon du Covid-19 : le retour du politique. Depuis quelque temps, on assistait à un certain naufrage du politique dans sa capacité d’action et de décision face à une sphère financière et économique qui semblait toute puissante. Or on a vu, à l’occasion de cette crise sanitaire, les politiques imposer la mise en suspend de l’économie. La Chine, le pays le plus peuplé au monde, et qui cherche par tous les moyens à affirmer sa puissance économique, a décidé de mettre à l’arrêt une partie de son économie pour épargner des vies humaines. C’est un évènement historique.

Retour du politique avec peut-être un certain déclin des mouvements nationalistes et populistes. On le constate en Italie où Salvini ne fait plus autant recette. Il est certain que, dans cette crise mondiale, les nationalistes n’ont plus rien à vendre. Les peurs sur lesquelles jouent les populistes sont des peurs irrationnelles.  Alors que celles auxquelles les politiques doivent faire face dans cette crise sont des peurs bien réelles qui les tirent vers le haut. C’est peut-être cela qui vient frapper les esprits du peuple italien aujourd’hui.

 » Nous vivons un moment foulcaldien ! » s’est écrié la chercheuse Annie Cot dans une tribune du Monde. La troisième leçon de cette crise du coronavirus, c’est qu’elle actualise en effet d’une manière saisissante les thèses du philosophe Michel Foucault.

Foucault, dès l’entrée de son cours du 17 mars 1976, élabore le concept de biopolitique et le définit comme « La prise en compte de la vie par le pouvoir », voire même comme « une étatisation du biologique »[2]. Ou encore comme un pouvoir qui s’exerce sur les processus biologiques de l’homme espèce[3].

Comme je l’avais indiqué dans un précédent billet, la biopolitique émerge au XVIIIe siècle, c’est en effet à partir de cette époque que les Etats européens sont de plus en plus conscients que leur puissance dépend du rôle de la population, de sa bonne santé, de sa force de travail. Dès lors, leur objectif est de favoriser la natalité, la vitalité, la santé des sujets pour affirmer leur puissance.

La biopolitique va prendre une inflexion notable au milieu du XXe siècle. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la garantie de la santé signifiait essentiellement pour l’État la préservation de la force physique nationale, de la force de travail, de sa capacité de production, de sa puissance militaire. Avec le plan Beveridge, la santé se transforme en un objet de préoccupation, non plus pour les États eux-mêmes mais pour les individus. Le droit de l’homme à maintenir son corps en bonne santé devient objet d’intervention étatique. À la conception d’un individu au service de l’État se substitue celle de l’État au service des individus.

La biopolitique a pour finalité ultime la production économique, comme nous l’explique Foucault : « Ce biopouvoir a été, à n’en pas douter, un élément indispensable au développement du capitalisme. […] Il lui a fallu des méthodes de pouvoir susceptibles de majorer les forces, les aptitudes, la vie en général. […] L’investissement du corps vivant, sa valorisation et la gestion distributive de ses forces ont été à ce moment-là indispensables[4]. »

Avec l’épidémie de covid-19 nous franchissons un seuil épistémologique, car la production économique n’est plus la fin ultime. La fin ultime c’est la vie, la vie pour elle-même, même si elle a pour prix une catastrophe économique. C’est un retournement considérable qui inaugure sans doute une nouvelle époque.

Jamais cette réflexion de Michel Foucault n’aura été aussi actuelle : « L’homme, pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote : un animal vivant et de plus capable d’une existence politique ; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question[5]. »


[1] Yuval Noah Harari Homo deus, une brève histoire du futur, Albin Michel, p. 26.

[2] M. Foucault Il faut défendre la société, Cours au Collège de France, 1976, Gallimard, le Seuil, «  Hautes Études », Paris 1997, Cours du17 mars 1976, p.213.

[3] M. Foucault Il faut défendre la société, p. 219-220.

[4] M. Foucault, La volonté de savoir, 1976, p.185-186.

[5] M. Foucault, La volonté de savoir, p.188.

Laurent Vercoustre

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