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Le phénomène Raoult

Jamais un savant n’aura autant divisé aussi bien la communauté scientifique que les néophytes. Les plateaux de télévision et les autres médias ont été transformés en arène pugilistique entre les pro Raoult et les anti Raoult. Ce qui se jouait autrefois dans les amphithéâtres fréquentés exclusivement par des initiés, s’étale maintenant au grand jour dans les médias. C’est d’abord cela le phénomène Raoult.

C’est ensuite le personnage lui-même. Commençons par son look de prophète. Look dont il se défend : « Je ne suis pas un prophète même si je suis barbu » s’exclame-t-il devant la commission parlementaire. Pourtant prophète il se montre quand il annonce au tout début de l’épidémie « chloroquine fin de partie !» parce qu’il prévoyait que ce médicament allait guérir tous les malades. Il a proclamé aussi que cette épidémie n’aurait pas plus de conséquences que les accidents de trottinette, qu’elle n’arrivera jamais en Europe et qu’il ne fallait pas s’inquiéter de la mort de 3 ou 4 chinois. Ses prophéties n’ont pas été conformes à la réalité mais après tout, dans cette crise sanitaire, tous ceux qui ont joué les oracles se sont trompés.

Il se fout, dit-il, de sa notoriété. On le voit pourtant sur tous les plateaux de télévisions et les chaines de radio… Tantôt Il répond aux questions avec l’air désabusé d’un homme qui est revenu de tout, tantôt il s’enflamme en évoquant les prodiges réalisés par son Institut. Il joue tour à tour sur le registre de l’humilité et celui de l’arrogance. Il se laisse aller à quelques libertés de langage quand il traite les ennemis de l’hydroxychloroquine de « blaireaux, de pieds nickelés, ou d’ignares » mais il montre aussi une grande culture en citant Hegel, Husserl, Foucault. À Marseille, on compare sa faconde à celle, dans un autre registre, d’un Cantona.

Il a quitté le conseil scientifique parce qu’il estimait qu’il était au-dessus du lot de ses représentants. Au-dessus du lot, il l’est sans doute par ses réalisations : son IHU de Marseille est le meilleur d’Europe et le volume de ses publications est exceptionnel. Il a été le premier en France à tester aussi massivement. Tout cela impose le respect

Didier Raoul n’est ni dieu ni diable, il se présente comme un tissu de contradictions, ce qui fait sa richesse, mais aussi son côté clivant. Chacun trouve dans son personnage les raisons de le haïr ou de le vénérer. Ses admirateurs et ses contempteurs se livrent aujourd’hui à une bataille sans merci autour de la chloroquine qui a fait sa gloire.

L’audition de Didier Raoult devant la commission parlementaire a duré plus de trois heures. C’est dans les toutes dernières minutes qu’a été posée la question que j’attendais depuis le début : « Pourquoi n’avez-vous pas mené une étude clinique digne de ce nom, dès le départ, qui aurait pu définitivement répondre, oui ou non, l’hydroxychloroquine a un effet ? Vous saviez très bien que ces pseudo-essais cliniques n’étaient absolument pas recevables par qui que ce soit ». La question était posée par le député MoDem du Gard Philippe Berta qui est aussi généticien. Piqué au vif, l’infectiologue marseillais a rétorqué que « moins il y a de gens dans un essai, plus c’est significatif. (…) Toute étude qui comporte plus de 1 000 personnes essaie de démontrer quelque chose qui n’existe pas. » Avant de s’exclamer : « Je suis un grand scientifique ! »

On ne peut douter que Raoult soit un grand scientifique. Pourtant sa gloire est suspendue à la chloroquine. Si ça marche, il sera considéré comme un bienfaiteur de l’humanité, si ça ne marche pas comme un charlatan ce qui serait bien injuste.

Un des arguments avancés par le Professeur Raoult en faveur de la chloroquine est le faible taux de mortalité à Marseille où elle est prescrite de façon systématique. Ce taux, c’est le rapport du nombre de morts sur les sujets infectés. Si l’on peut avoir une idée assez exacte du nombre de morts, il est beaucoup plus difficile de connaître précisément le nombre de sujet infectés. Plus on fait de tests plus on augmente le dénominateur. On inclut ainsi des sujets porteurs sains ou atteints de forme bénignes. Il est normal alors que le taux de mortalité baisse. Cette baisse n’est pas attribuable à la prescription de chloroquine mais à un meilleur dépistage. Ainsi les taux observés à Marseille rejoignent les taux de mortalité du covid-19 estimés par la communauté scientifique entre 0,5 et 1%.

Par ailleurs Didier Raoult ne cesse de répéter que 4,5 milliards d’individus appartiennent à des pays où l’hydroxychloroquine est prescrite systématiquement chez les sujets touchés par le Covid-19. Or ce nombre aussi imposant soit-il ne constitue pas une preuve. Prenons l’exemple de la syphilis et du traitement mercuriel prescrit dans toute l’Europe. Pendant les 450 ans qui ont précédé la première utilisation de la pénicilline dans cette indication le mercure occupa une position exceptionnelle dans l’esprit et la pratique des médecins malgré une toxicité effroyable et une efficacité jamais démontrée.

Maintenant si on regarde attentivement du côté des publications, plus de 250 en cours actuellement et si on se réfère à des sites sérieux[1], force est de reconnaître que la tendance n’est pas en faveur de l’hydroxychloroquine. De nombreuses études plaident pour l’hydroxychloroquine, mais ce sont des études avec des effectifs réduits et un très faible niveau de preuves. Les études avec un bon niveau de preuve sont toutes pour l’instant négatives. Trois grands essais en cours (Recovery, Solitarity, Discovery) ont supprimé leur bras hydroxychloroquine. Cependant un large étude rétrospective sur l’hydroxychloroquine rapporte des résultats positifs aux États-Unis avec une réduction de 50% de la mortalité.

Depuis le début de la pandémie, on a vu l’arrivée en force dans l’espace public des médecins, chercheurs, infectiologues, virologues. Certains comme le Professeur Didier ont acquis le statut de star et de grand gourou national. Sa célébrité a servi de caution à son discours scientifique et on a ainsi confondu croyance et connaissance.

Il y a eu conflit tout au long de cette crise sanitaire entre deux types de temporalité. La temporalité de la recherche qui demande du temps. Il faut du temps pour démontrer si un traitement est efficace. La temporalité des politiques qui doivent prendre des décisions dans l’urgence et en méconnaissance de cause puisque les chercheurs ne peuvent pas répondre à toutes les questions.

En toute rigueur, on peut affirmer que le débat sur la chloroquine n’est pas encore tranché. De nombreux essais sont en route. Respectons la temporalité de la recherche, attendons les résultats et cessons de nous étriper !


[1] https://www.hug.ch/sites/interhug/files/structures/coronavirus/documents/hydroxy-chloroquine_et_covid-19.pdf

https://www.inesss.qc.ca/fileadmin/doc/INESSS/COVID-19/Chloroquine_final.pdf

Laurent Vercoustre

13 Commentaires

  1. « Je suis un grand scientifique »… Et « Bulté » indique que dans le domaine médical, à tous les étages, « c’est moi le meilleur »… Avec tout le respect et l’admiration pour ces soignants devoués qui ne s’y reconnaissent pas du tout. Mais aussi : comment peut-on avoir plus de 250 publications en cours (et se concentrer coté pratique et théorique) ?!?… Les personnages aux « superpouvoirs » auxquels on aimerait croire parfois, existent peut-être dans notre dure réalité ?
    Quant à la notion de fièvre qu’il ne faudrait pas s’obstiner à faire baisser selon le Dr Poinsignon, j’en apprends une ! Qui et que croire aujourd’hui, « sous les sunlights des projecteurs » (commentateur exclu) ?
    Vivement la fin de cette situation qui, « biopouvoir » et necessité de consignes à part, nuit aussi à notre environnement culturel, déchiré et appauvri (quand on ne le soigne plus…).

  2. Cher confrère,
    d’abord merci pour votre article apaisant qui ne verse pas de l’ huile sur le feu !
    Nombre de médecins s’expriment avec véhémence sur la personnalité de ce savant très clivant…. je viens de lire son livre, qui somme toute , est assez nuancé sur les grandes épidémies virales. Et j’ai appris beaucoup de choses de ce « Professeur » qui est resté tout de même « Médecin »….. ce qui peut paraître surprenant pour celui qui n’appartient pas au monde médical…. je veux simplement dire qu’il aime les gens. Les jeunes médecins qui sortent de l’école sont drogués à « l’évidence based médicine » prodigieuse machinerie statistique a forger les « preuves scientifiques »… de l’efficacité des statines,
    des biphosphonates, du Mediator, du protelos …. etc..
    Si vous travaillez  » Foucault » j’aimerais que vous prêtiez attention à ce qu’il appelle la « Biopolitique »….. c’est ce qui vient de se passer avec la peur qui empêche de raisonner et le confinement moyenâgeux.
    (À la faculté de médecine au cours de virologie, j’ai appris qu’il ne fallait pas faire baisser la fièvre lors d’une attaque virale puisque la fièvre est la première défense de notre système immunitaire contre tout virus…. or la consommation de paracétamol en France a été multipliée par cinq ou dix…. cherchez l’erreur…. autre faute impardonnable de l’État qui a interdit aux médecins généralistes de soigner leurs malades avec ce qui leur semblait bon… comme si l’État était médecin !) J’arrête là, car je sens que je vais m’emporter…. qui ne correspond pas à l’esprit de votre article.

    • Merci pour votre réaction, d’autant que vous me parlez de Foucault et de la biopolitique ! J’adore Foucault et beaucoup de mes écrits sont inspirés par la pensée de ce grand philosophe.J’ai d’ailleurs fait référence à Foucault dans deux billets concernant l’épidémie de Covid 19.

  3. Bref, la stratégie générale du Pr Raoult était la bonne stratégie; dépister, isoler et traiter. Il fallait laisser les médecins prendre en charge leurs patients pour apprendre de cette maladie (fréquence des embolies pulmonaires…) et traiter, ne serait-ce qu’avec l’Azythromycine, HBPM et corticoïdes, était plutôt pertinent. En cas de résurgence de ce virus, aura-t-on compris la leçon ?

  4. Il s’agit je pense simplement de deux formes d’intelligence scientifique différentes et complémentaires :l’analytique factuelle des évidences versus l’empirisme scientifique intuitif plus émotionnelle et qui ne procède pas de la même manière.Rappelons nous du fameux protocole du Dr Bastien (vosges des années 6o/70) qui proposait un traitement contre l’intoxication phalloidienne qu’il a expérimenté sur lui même en Suisse( interdiction en était faite en France) ;le toxicologue Nancéen renommé (Pr Larcan) de l’époque a fini par inclure le « traitement Bastien » dans les pratiques officielles de ce type de prises en charge de l’intoxication phalloidienne

  5. tout peut être démonté dans ses arguments :
    « moins il y a de gens dans un essai, plus c’est significatif » : c’est un argument pour dire que s’il faut beaucoup de patient pour obtenir un « p », la différence ne doit pas être importante
    « Je suis un grand scientifique » : c’est uniquement une hypertrophie de son EGO
    « taux de mortalité à Marseille où elle est prescrite de façon systématique »: ce n’est pas parce que on met en route un traitement, que les modifications constatées sont en rapport avec le traitement ; la faible mortalité peut s’expliquer par le recrutement de Marseille, différent de l’APHP

  6. On a reproché au Pr Raoult de n’avoir pas respecté un protocole conforme dans sa stratégie thérapeutique. Mais personne, jusqu’à The Lancet, n’a respecté la moindre conformité. L’un a tort, tous les autres n’ont pas moins tort. Mais l’un est montré comme un charlatan, les autres s’excusent de leurs tricheries et restent écoutés. L’un a proposé un traitement, les autres ont proposé des protocoles biaisés. Et les malades dans tout ça? Des personnes à traiter au plus vite pour l’un, des statistiques pour les autres.
    Certes, Raoult a la fâcheuse manie de se vanter exagérément. Aussi exagérément critiqué il est, par un monde de notoriété maintenant discutable. Cependant, cela n’a rien d’étonnant. Dans le domaine médical, à tous les étages, «  c’est moi le meilleur ».

  7. Tout a fait d’accord avec vous. Un personnage, avec ses défauts et ses qualités. J’insisterai aussi sur l’expérience, qui fait que l’on peut accorder un peu de valeur à ses propos, contrairement à beaucoup de ses détracteurs. Pour moi, ce qui m’inspire le plus confiance, c’est qu’il me semble capable de dire un jour : je me suis trompé. Ceux qui n’en sont pas capables sont dangereux, lui ne l’est pas, même s’il a tort un jour.

  8. Un peu plus loin SVP, après ce salutaire début de dépassionnement de notre peur au ventre de casser notre pipe !
    Un inventaire sérieux s’imposerait. En 2020, qu’est-ce qui dans la science ( et toutes les sciences sans exception) relève de la croyance sur laquelle on construit des connaissances ? Un exemple médical : notre conscience considérée comme une production de notre cerveau humain. Le Big Bang lui-même est-il autre chose qu’une habile pirouette de l’abbé( ce n’est pas neutre) Lemaire pour ne pas nier la possibilité d’un grand Créateur ?
    Esprits courageux, frottez vous aux dogmes sur lesquels nous nous appuyons si facilement en les prenant pour des vérités scientifiques. Quant à la tête de Machin ou de Truc, c’est si peu de chose : les gloires médicales durent si peu dans les mémoires.

  9. Bonjour
    Je suis un béotien ce que je sais néanmoins que pourl’Association Américaine de Microbiologie 50000membres ´l’Hydroxychloroquine ça marche
    Sentiments respectueux

  10. Si l’on regarde attentivement les publications ou prépublications tendant à montrer l’inefficacité du  » protocole Raoult  » on ne peut que constater qu’en réalité il n’a pas été testé correctement : recueil d’observations à postériori , application tardive alors que le malade est déjà hospitalisé , différences de comorbidités entre les bras quand il existe des témoins , doses extravagantes , HCQ utilisée seule ,etc . Je ne sas pas si le traitement de Raoult est efficace mais je constate qu’il y a un acharnement contre lui qui est curieux et que l’on n’a jamais pu démontrer qu’il est inefficace !

  11. Laurent, bravo pour ce difficile commentaire sur l’action de Didier Raoult et sur l’état de la science, si état il y a sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine.
    Tu as tout à fait bien dépeint la complexité de la personnalité de Didier Raoult et je t’en suis gré. Il n’est qu’en fait le témoin du choc des temporalité entre sciences et vérité médiatique et il n’est pas le seuil scientifique à d’être brûlé les ailes sous les sun lights des projecteurs…

    • En réponse à J.Lemoine il me semble qu’il (Pr Raoult) a surtout répondu à l’acharnement exceptionnel qui s’est développé immédiatement dans certaines sphères scientifiques, journalistiques, médiatiques… Voir le commentaire ci-dessus du Pr Ducos.
      Il est indéniable qu’il a été le SEUL centre hospitalier en France a être capable de répondre entièrement et immédiatement à cette épidémie. Une pareille anticipation le classe largement au-dessus du lot.

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