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Poutine : crime contre l’histoire

Il n’est pas facile de se faire une idée précise du conflit ukrainien à travers les meanstreams des medias. Dans une brochure de quelques soixante pages Nicoas Werth nous donne un précieux éclairage sur cette question en la situant dans le contexte de l’histoire récente de la Russie. Ce billet a pour ambition d’offrir au lecteur un résumé synthétique de la publication de Nicolas Werth.

«  J’ai pris la décision de mener une opération militaire spéciale. Son but est de protéger les personnes qui ont été soumises à des abus, à un génocide par le régime de Kiev depuis huit ans. À cette fin nous chercherons à démilitariser et à dénazifier l’Ukraine » Invraisemblable aplomb de Poutine qui annonçait ainsi le 24 février 2022 son intention d’annexer l’Ukraine à un Occident médusé. « Sinistre rhétorique de l’ accusation en miroir par laquelle la victime est accusée d’un acte que s’apprête à commettre l’agresseur »(1).

Cette déclaration est dans la continuité de l’histoire de la Russie que Poutine réécrit à sa manière depuis 20 ans. Ne s’est-il pas proclamé « Historien en chef ».

L’ère de la glanoste (transparence) lancée par Michaïl Gorbatchev en 1986 est révolue. Elle avait commencé à dévoiler les crimes staliniens. L’effondrement de l’URSS en décembre 1991 accélère la révision de l’histoire. Octobre 1917 est présenté comme un coup d’État mis en œuvre par un groupuscule de fanatiques assoiffés de pouvoir, armé d’une idéologie subversive.

Parmi la myriade d’associations qui sont créées à cette époque émerge Mémorial une association qui se donne comme mission d’œuvrer à la mémoire de la répression stalinienne. Soutenue par des personnalités de premier plan comme le célèbre physicien Andreï Sakharov, l’association réalise son premier coup d’éclat : la première manifestion — une chaîne humaine autour du siège du KGB—le 30 octobre 1990. Mémorial devient le principal centre d’étude mondial sur les répressions de masse en Russie. Rappelons que durant la période stalinienne (fin des années 1920-début des années 1950) plus de 25 millions de personnes (1 adulte sur 6) ont connu le camp ou la déportation, tandis que plus  d’un million ont été condamnés à mort et exécutés.

Pourtant la société russe est lassée par l’évocation permanente des crimes de Staline et souhaite définitivement tourner la page. Elle a perdu ses repères et vit comme une humiliation la défaite de la guerre froide et l’effondrement de l’URSS.

Finalement c’est une image idéalisée d’une Russie tsariste qui s’impose dans le discours public. Octobre 1917 est une expérience malheureuse qu’il faut oublier afin de renouer avec la splendeur perdue de l’époque tsariste. En 1998 la présence de Boris Eltsine et du patriarche de l’Eglise orthodoxe à la cérémonie solennelle de l’inhumation des restes du tsar Nicolas II et de sa famille témoigne de l’idéalisation de la Russie tsariste.

L’année 1998 est aussi celle où la récession économique atteint son pire niveau. Les mesures drastiques imposées par des économistes libéraux, inspirés par l’école de Chicago se traduisent par un échec complet. La nostalgie pour la période bréjnévienne s’installe dans les esprits. La société refuse de renier en totalité l’héritage soviétique et d’accorder une valeur excessive au passé tsariste. Vladimir Poutine succède Boris Eltsine en 2000 et va se charger de rectifier l’histoire.

Le nouveau récit national fait la synthèse entre le passé tsariste et l’expérience soviétique débarrassée du communisme. Poutine condamne Lénine et les bolcheviks non pas pour avoir imposé  leur idéologie mais pour avoir signé le traité de paix humiliant de Brest-Litosk qui amputait la Russie de vastes territoires conquis au fil des siècles. Mais ils ont expié leur faute par leur victoire dans la Grande Guerre Patriotique. Staline  a effacé la faute de Lénine, il a redonné à la Russie sa grandeur impériale. Staline doit être considéré comme celui qui a restitué la puissance de la Grande Russie.

Ensuite Poutine va prendre toute une série de mesures qui vont lui permettre de façonner l’histoire  à sa façon. Modification de l’hymne national, des fêtes commémoratives. En 2009, est créée la première institution étatique chargée de contrôler l’écriture de l’histoire, la Commission présidentielle sur l’histoire. Si bien que les derniers sondages montrent les horreurs staliniennes ont quasiment été gommées de l’histoire soviétique : « la moitié des 18-24 ans dit ne jamais avoir entendu parler des répressions staliniennes. Plus globalement, 70 % des Russes jugent positif le rôle de Staline dans l’histoire contre 14% qui jugent son rôle négatif ( ils étaient 45%  de cet avis au début des années 2000) ».(2)

Citons le cas emblématique de l’historien Iouri Dmitriev qui avait découvert en 1997 le charnier de Sandormokh en Carélie  où avaient été exécutés dans le plus grand secret 9000 condamnés de la Grande Terreur stalinienne. Arrêté en 2016 Iouri Dmitriev  a finalement été condamné à quinze ans de prison.

En juillet 2021 un texte de 25 pages écrites par Poutine est rendu public sous le titre  De l’Unité historique des Russes et des Ukrainiens. Poutine propose un récit de 1000 ans d’histoire dans lequel tous les évènements sont rapportés de telle manière qu’ils sont autant d’arguments en sa faveur.

L’invasion de l’Ukraine s’inscrit donc dans le grand récit poutinien. Un récit qui fait de la victoire de l’URSS dans  « la Grande Guerre Patriotique » le fondement de l’identité nationale. Un récit profondément anti-occidental, ultranationaliste et conservateur. Un récit qui oppose l’idée d’une Russie fondée sur un ensemble de valeurs spirituelles à un occident décadent. Un récit enfin proféré par un régime dictatorial qui n’admet aucune contestation.

Ce récit a répondu aux aspirations d’une société désorientée, déboussolée à la suite de l’effondrement du système soviétique. Il ne faut pas espérer que le discours de Poutine soit le fait d’un mégalomane isolé et que, celui-ci disparaissant, le retour à la paix reviendrait spontanément. Car à ce nouveau récit national adhère aujourd’hui l’écrasante majorité de la population.

Deux mois avant l’invasion de l’Ukraine, la cours suprême de la Fédération de Russie avait prononcé la dissolution de Mémorial, la plus ancienne et la plus éminente ONG russe dont le premier président Andreï Sakharov avait reçu le prix Nobel de la Paix.

(1) Nicolas Werth, Poutine historien chef, Track Gallimard, p.3.

(2) Ibid p.38

Laurent Vercoustre

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