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L’esprit carabin

L’origine du mot carabin est incertaine. Au 16e siècle, il désigne un soldat de cavalerie légère. Mais il pourrait également être une altération du mot « escarrabin », , qui désignait à la même époque ceux qui étaient chargés d’ensevelir les morts de la peste.

Qu’est-ce donc que cet esprit carabin ? L’esprit carabin prend toute sa mesure où plutôt sa démesure à l’occasion  de soirées festives, dites tonus par les internes.  C’est à l’internat que se déroule la fête. L’internat et ses fresques pornographiques dont on parle beaucoup actuellement. Il faut dire que parmi ces fresques il y a de tout, certaines ont une réelle valeur picturales, d’autres sont franchement obscènes.

Une partie de l’opinion voit dans ces fresques un sexisme et une atteinte à la dignité de la femme. Une tribune du Monde signée par des associations et des syndicats de professionnels de santé, dénonçait des fresques représentant des viols collectifs ou des femmes mangeant des ordures. Ce mouvement rencontre le soutient du ministère de la Santé  pour qui  « la survivance des fresques carabines peut être considérée comme un agissement à connotation sexuelle, subi par une personne et ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité. ». L’autorité sanitaire a même réussi à trouver un cadre juridique pour justifier la suppression des fresques. Le Code du travail  prévoit que l’employeur public est tenu de prendre « les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ».  Cette disposition légale réalise l’accomplissement de cette grande révolution du sexe qui a fait l’objet de mon précédent billet. La violence sexuel est devenu le premier et le plus intransigeant des interdits, avec comme objectif une tolérance zéro.

Du côté des internes, le discours est tout autre ainsi cette plainte de l’un d’eux:«  Nous avons été harcelés psychologiquement pendant nos études, terrorisés, exploités, humiliés, etc. La salle de garde avec ses lois farfelues était un endroit de liberté réservée aux seuls internes. »  Autre témoignage d’une interne femme cette fois-ci: « J’ai passé ma vie dans des hôpitaux avec et sans salle de garde. En tant que femme, je n’ai jamais trouvé ça sexiste et il y avait de très belles fresques. » (1)

Revenons à ces soirées festives ou tonus. Elle sont donc l’occasion d’excès rabelaisiens , on chante des paillardes, on échange des blagues salaces, les plus délurés montrent leur cul, on inonde la salle de garde avec des extincteurs à incendie, ça je l’ai vu, bref tout est possible pour ce carabin désinhibé.

La confrontation permanente de l’interne avec la maladie, la souffrance, la mort, la surcharge de travail souvent exigée de lui, tout cela justifie, nous dit-on, ces conduites ubuesques. Impérieuse nécessité d’exorciser un quotidien difficile, c’est ainsi qu’on explique dans les discours convenus ces débordements dionysiaques. C’est vrai, la fête a des vertus cathartiques. On ne nous dit pas pourquoi cette fête doit se manifester dans le registre de l’égrillard, du scabreux, du grivois. Il faut souligner d’abord que personne n’est dupe dans cette histoire et que chacun est conscient que ce discours grossier est à prendre au second degré. Il faut admettre aussi qu’il est le bien commun de ces internes,  et qu’il crée du lien entre ceux-ci, à la manière d’une confrérie.

Je formulerais une hypothèse toute personnelle pour expliquer ces comportements si spécifiques à l’étudiant en médecine. Ces apprentis médecins sont des cliniciens. Il faut se rappeler que le discours clinique apparu la fin du 18e siècle,  a représenté le premier pas vers une médecine scientifique. D’où son prestige, son enracinement si profond dans la conscience médicale. La clinique c’est ce regard au raz des choses, regard qui ne dit que ce qu’il voit, regard qui a mis fin au discours ésotérique du temps de Molière. C’est aussi un discours naïf, qui met sur le même plan les signes cliniques : chaleur rougeur, douleur. Le tableau clinique ne cherche pas du tout à expliquer l’enchaînement des effets et des causes, ni la chronologie des évènements. Il offre simplement une sorte d’image instantanée, presque naïve de la maladie. La clinique confère au médecin le sentiment d’un rapport éminent et privilégié au réel. Par crainte de compromettre ce rapport, la conscience médicale se méfie, voire s’interdit, le domaine de la pensée spéculative. On peut se demander si ces comportements, ces discours qui tirent vers le bas, vers l’obscène, vers l’ordurier, n’est pas une façon de réaffirmer le discours clinique sous la forme de la provocation.

Ces fêtes sont l’occasion de se moquer des patrons, mais aussi de soi-même, et de la médecine tout entière. Notre médecine aujourd’hui n’est plus mise à l’épreuve d’une critique sur un mode comique ou satirique. Si l’on regarde bien, depuis Molières, le Knock de  Jules Romains et les Morticoles de Léon Daudet, sont les dernières grandes satires du monde médical. 

(1) Retrait des fresques carabines, une décision qui ne fait pas l’unanimité Quotidien du Médecin 3 février 2023.

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Laurent Vercoustre

5 Commentaires

  1. Bonjour Laurent,
    Nous aimons beaucoup vos chroniques. J’aurais éventuellement l’dée d’en faire qq chose en format vidéo. Pouvez-vous me contacter ? Merci !
    Sébastien de Dianous
    sdedianous at totalesante.com

  2. Ayant débuté mes études de médecine en 1967, à la fac. des sciences de Paris (Jussieu), une de mes craintes était de devoir subir le traditionnel bizutage : tel n’a pas été le cas et je n’ai jamais été témoin de cette pratique…

  3. Analyse originale sur les fresques dans les salles de garde à l’internat. En tout cas, le sujet est bien cerné. Sera-t-il compris par un énarque, par exemple, ou un ancien de l’école de Rennes, j’en doute?
    Juste une petite parenthèse : les fêtes d’intégration n’ont rien à voir avec l’esprit carabin, et il existe dans toutes les écoles, avec souvent une violence stupide.

  4. Merci pour cet article. Mais que dire de l’omerta sur le bizutage dont les conséquences sont parfois dramatiques, lors des soirées « d’intégration » ? Alcool et humiliations…
    Une ex déléguée médicale.

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